ICOM FRANCE COMITÉ NATIONAL FRANÇAIS DE L’ICOM – Icom-musees.fr

des universités, membre du Cercle des économistes
Présentation des résultats des enquêtes de l’ICOM et de l’UNESCO.
Peter Keller, directeur général de l’ICOM, représenté par Alessandro Gaballo, chargé de communication
Modération : Juliette Raoul-Duval
SOMMAIRE
ET MAINTENANT… RECONSTRUIRE. PENSER LE MUSÉE ”D’APRÈS”
SESSION 2 – TABLE RONDE : LA CULTURE AU CŒUR DE LA RECONSTRUCTION : PLACE ET MISSION DU MUSÉE DE DEMAIN . . . p.45
Hervé Barbaret, directeur général de l’Agence France- Muséums
Alexandre Chevalier, président d’ICOM Belgique
Jean-François Chougnet, président du Mucem
Philippe Guillet, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Nantes
Paul Lang, directeur des musées de la ville de Strasbourg
Pia Müller-Tamm, directrice de la Kunsthalle de Karlsruhe
Sylvie Ramond, directrice générale du pôle des musées de Lyon MBA I MAC
Modération : Juliette Raoul-Duval et Philippe Guillet
PRÉSENTATION DES INTERVENANTS. . . . . . . . . p.73
INFORMATIONS PRATIQUES . . . . . . . . . . . . . . . . p.81
LISTE DES PUBLICATIONS . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.87
ET MAINTENANT… RECONSTRUIRE. PENSER LE MUSÉE ”D’APRÈS”
Quand, en septembre 2019, nous avons décidé de tenir notre journée professionnelle annuelle à Strasbourg, autour de l’Union Sociale, nous ne savions évidemment pas que le monde entre temps serait bouleversé par une épidémie fulgurante. L’actualité s’impose à nous : penser le musée d’après. Quel rôle joueront les musées dans le monde de demain ? Quels musées nous apprêtons-nous à réouvrir et quelle place la culture, dont les musées sont le symbole, prendra-t-elle dans la société déconfinée ?
De toutes parts, les professionnels de musées l’expriment : le musée de demain ne sera pas celui d’hier. Certains, malheureusement, ne réouvriront pas, ruinés par quelques mois sans recettes, notamment dans les pays où le musée n’est pas un « bien public ». La plupart, sur notre territoire, préparent un nouveau départ où l’après ne sera pas comme l’avant ; et l’on devine parfois derrière cette asser- tion comme un vœu, après tant d’années de circulation intensive des œuvres, de turnover incessant des expositions, de course à la fréquentation. Bien sûr, il s’exprime la crainte de ne pas retrouver ses marques, ses moyens pour faire ce qu’on sait bien faire. Mais le modèle « productiviste », comme le dit Sylvie Ramond, avait peut-être atteint ses limites. Certaines expositions interrompues en mars reprendront, mais déjà l’on parle de se concentrer sur la valori- sation de ses collections. Le numérique a pris une place inattendue et l’on a salué la vitalité et l’inventivité des musées sur les réseaux sociaux et sur leurs sites. Au point que certains s’interrogent sur le retour des visiteurs dans des salles qu’ils ont pris l’habitude de fréquenter depuis leurs canapés. Mais déjà, quelle que soit l’énergie et le talent qu’y mettent leurs responsables, l’offre virtuelle tend à s’homogénéiser. « Vite qu’ils rouvrent ! » conclue la première rubrique critique des sites des musées1. Quel musée sommes-nous en train de reconstruire ? À n’en pas douter, le sujet sera brûlant à la date de notre Assemblée générale le 25 septembre.
Quelle place la culture prendra-t-elle dans la société d’après ? Pour « un New Deal culturel » (Jack Lang) ou « on n’arrivera à rebondir qu’en s’appuyant sur les arts, la culture et le patrimoine » (Franck Riester), nombre de personnalités qui s’expriment sur l’enjeu de la reconstruction mettent la culture au cœur. Les musées, de longue date, se revendiquent comme des acteurs-clés du lien social, qu’ils
AVANT-PROPOS
(1) Télérama, mars 2020
ont parfois du mal à traduire dans les actes. Combien de rapports ont décrié leur élitisme et leur lenteur à se démocratiser. Le public, aujourd’hui, comment l’associer à la reconstruction ? Depuis des mois, un vent (mauvais) tente d’opposer « public » et « collections ». Les musées ne seraient pas assez tournés vers leurs publics car trop centrés sur leurs collections. Comme si l’un s’opposait à l’autre ! Pour nous, à ICOM France, nous l’avons maintes fois écrit, publics et collections sont inséparables. Les musées ne sont pas des « lieux » indifférents, banals, « polyphoniques » où l’on vient pour se « vider la tête » comme le revendiquent certains, ou faire son shopping en boutique… Même si ces dimensions font partie du plaisir de la visite – et en cela doivent être soignées – elles en sont l’accessoire. Ce qui compte dans un musée, c’est ce qu’on éprouve, seul ou ensemble. Et cette émotion permet de comprendre ce qui mène le monde et que les artistes, les historiens ou les scientifiques ont saisi et conservé. Reconstruire, c’est penser ensemble ce musée singulier, qui doit bien sûr être accessible à tous, « il faut éclairer l’ignorance qui ne connait pas et la pauvreté qui n’a pas les moyens de connaître » argumen- tait l’abbé Grégoire pour fonder le Conservatoire des arts et métiers. Comment y associer le public sans démagogie ? Dans l’actualité anxieuse du coronavirus, le scientifique a pris une place détermi- nante. Distinguer entre croire et savoir est un enjeu de survie. Le musée – c’est cela qui le différencie, disons, d’un équipement de loisir – détient et expose des témoignages tangibles. Déjà, les musées engrangent les objets témoins de notre histoire sanitaire contempo- raine et du bouleversement économique, culturel et social qu’elle engendre. A Strasbourg même, les artistes déposent leurs créations au musée Tomi Ungerer – Centre international de l’illustration, le Mucem a lancé une collecte d’objets… c’est cela le métier des musées : repérer et recueillir aujourd’hui ce qui fera demain mémoire de notre temps. N’est-ce pas cela le lien unique que crée le musée entre les membres d’une société ?
La matinée du 25 septembre sera consacrée à la place que les musées peuvent / doivent prendre dans la reconstruction pour y porter des valeurs de partage de la connaissance, de solidarité, de proximité, de soutenabilité. A nous, professionnels de musées, de dessiner et proposer cette place des musées.
Juliette Raoul-Duval Présidente d’ICOM France
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Ouvertures officielles
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Charles Personnaz, directeur de l’Institut national du patrimoine
C’est un plaisir pour moi d’accueillir ICOM France, avec qui nous entretenons un partenariat fructueux. Nous avons ainsi signé une convention afin de travailler ensemble sur l’actualité des musées – une actualité chargée avec la question de la définition des musées et les effets de la crise sanitaire.
Sans insister sur cette crise que vous évoquerez au cours de vos travaux, je voudrais soulever deux points. D’abord, en ma qualité de directeur de l’Institut national du patrimoine (Inp) responsable de la formation initiale des restaurateurs, j’appelle votre attention sur leur place dans la conservation des collections. Durant le confi- nement, alors que les collections des musées se retrouvaient assez « seules », j’ai fait plusieurs propositions au ministère sur la place de ces spécialistes dans nos institutions – à mon sens, elle doit être revue. J’ai à nouveau évoqué la question devant la ministre à l’occasion du trentenaire de l’Inp. Il n’y aura pas de recrutement massif, certes, mais il conviendrait qu’il y ait un peu plus de restaurateurs dans les musées pour dialoguer avec les restaura- teurs extérieurs et les conservateurs. Désormais, les restaurateurs ne sont plus enfermés dans leur spécialité ; ils ont une base solide qui leur permet de contribuer à la conservation du patrimoine. Les intégrer à nos établissements ne ferait d’ailleurs que nous aligner sur ce qui se fait en Europe et aux Etats-Unis.
En second lieu, nous collaborons étroitement avec les institutions du Liban et, à travers elles, tout le Proche-Orient. L’explosion du port de Beyrouth a suscité notre émotion. Très vite, les bonnes volontés se sont manifestées. Avec la Direction générale des antiquités et l’Institut français à Beyrouth, et avec le Louvre, nous nous sommes réparti les tâches. Le soutien financier d’ALIPH, l’Alliance interna- tionale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit, a été déterminant. Les restaurateurs n’étant pas suffisamment nombreux sur place, nous avons envoyé une professionnelle s’occuper de la collection de verres phéniciens et romains au musée de l’université américaine en partie soufflée par l’explosion, et une de nos anciennes élèves au musée Sursock prendre en charge les collections d’art graphique. D’autres suivront sans doute pour les
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peintures, les boiseries, les stucs. Enfin, avec l’École de Chaillot, nous avons envoyé une mission comprenant des architectes du patrimoine et des ingénieurs structures pour discuter avec la Direction générale des antiquités du fonctionnement ces prochains mois. C’est le musée Sursock qui a été le plus endommagé, mais de nombreuses interventions sont en cours ; en revanche les collec- tions du musée de l’Université américaine sont intactes et celles du Musée national ont été peu touchées. Ce dernier est beaucoup plus durement affecté par la crise économique ; Le Louvre et ALIPH s’attachent à réviser son fonctionnement général.
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Juliette Raoul-Duval, Présidente d’ICOM France
J e vous remercie de nous accueillir, et d’avoir rappelé la qualité de nos relations dans le cadre de la convention qui nous lie. Mes remerciements vont également à vous tous, orateurs et membres d’ICOM France, rejoints d’ailleurs par quelques membres d’ICOM international pour lesquels nous fournissons une traduction en anglais, pour votre présence. Nous aurions aimé tenir une réunion plus conviviale à Strasbourg et je salue nos collègues, Paul Lang et son équipe, qui n’ont pas ménagé leur énergie jusqu’au dernier moment. L’architecte Alexandre Chemetoff nous promettait une visite éclairée des « réserves communes ». Nous vous y emmènerons – c’est promis – dès que le nouveau coronavirus nous le permettra. Chacun comprend qu’il ne pouvait pas en être autrement. Mais nous avons maintenu cette matinée sous forme virtuelle, car la thématique « Reconstruire le musée d’après » est au cœur des problèmes que nous rencontrons tous. Je remercie nos intervenants, responsables d’institutions en France et en Europe, de partager leur réflexion et leur expérience avec nous. Parmi eux, je salue dès maintenant Charles Personnaz, Alberto Garlandini, président d’ICOM international et Jérôme Farigoule. Madame la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, sera également avec nous.
Et je veux vous le dire, madame la ministre, il était important de vous entendre affirmer avec force, dès votre nomination, que la recons- truction ne se fera pas sans la culture. Culture, terme qui, nous le savons depuis Cicéron, est extrait d’agricultura, pour nommer le soin porté à l’âme … Quoi de plus urgent que soigner l’âme, quand la pandémie force à l’isolement ? Vous avez écrit que « personne ne sera laissé sur le bord du chemin ». Jérôme Farigoule nous parlera justement du plan de relance. Les établissements culturels sont très affectés par cette crise, la professeure Françoise Benhamou nous en donnera la mesure. Certes, ils sont moins affectés chez nous que dans bien des pays – Alessandro Gaballo, qui représentera Peter Keller, directeur d’ICOM international, fera le point sur les enquêtes menées cet été par l’ICOM et l’Unesco – car notre modèle nous protège sur le plan économique, et le plan de relance prévu est inédit. Les acteurs culturels sont impatients de retrouver leur public. Musées, cinémas,
théâtres, salles de concert également se sont mobilisés sans relâche, avec une créativité remarquable, pour réouvrir leurs portes. Mais, les publics n’empruntent pas si facilement la voie réouverte, les salles ne font pas le plein. Dans les musées, les résultats sont mitigés : certains retrouvent leur fréquentation, parfois même au-delà, mais nombre d’autres en sont très loin.
La fréquentation, voici un grand sujet du « musée d’après ». Indice presque unique du succès d’une institution, d’une exposition, clé supposée de la démocratisation, cette fréquentation dont la quête perpétuelle implique la rotation constante des expositions block- busters et la circulation intense des œuvres, c’est quelque chose dont la pandémie aura peut-être raison – enfin ! disent certains. D’ailleurs, est-ce hasard du calendrier ? On peut lire dans la presse un rapport invitant à la circonspection sur les chiffres de fréquen- tation qui servent de référence depuis plusieurs années, et surtout sur la diversification des publics.
Si le modèle fondé sur la fréquentation marque le pas, qu’est-ce qui prendra sa suite ? Comment les services du public vont-ils se réorganiser, l’offre numérique évoluer ? Le virtuel, les écrans, nous ont d’une certaine façon « sauvés » de la morosité du confinement. Enfin, nous… : Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco, le rappelle, la moitié de l’humanité n’a pas accès au numérique. Mais chez nous, comment, à l’avenir, cohabiteront le numérique et le réel ? Prosaïquement, le numérique gratuit est-il durable ? La table ronde y reviendra.
Rebondir et reconstruire pour un monde meilleur, nous avons tous cet espoir et la volonté d’y œuvrer lors de nos journées profession- nelles. Un monde meilleur pour tous, car ICOM France s’honore d’être une ONG au sein d’un réseau international ; cela nous oblige à penser « collectif ». Je lisais ce weekend dans le Journal du Dimanche cet appel d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne : « Changer le monde pour le rendre meilleur signifie aussi changer de mentalité. La culture naît de la rencontre de grands esprits, c’est pourquoi je veux que l’Union européenne mette en place un nouveau Bauhaus européen ! ». Chacun interprétera à sa guise. Pour ma part, je retiens que le Bauhaus, né au lendemain de la Première Guerre mondiale, portait la volonté explicite de « produire des objets universels qui trans- cendent les frontières et les classes sociales ».
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La conviction que l’universel contribue à un monde meilleur est, vous le savez, remise en cause, parfois brutalement, en ce moment. Alberto Garlandini s’en souvient bien : il y a un an, nous nous déchirions sur la définition des musées et dans le milieu culturel français la stupéfaction était vive de lire des projets de nouvelle définition qui semblaient balayer nos principes fondamentaux : la place des collections, le rôle éducatif des musées – devenu synonyme de domination –, l’universalité, comme portant atteinte à l’intégrité des « communautés », c’est-à-dire au communau- tarisme au sens anglo-saxon. À défendre la place centrale de l’objet, nous apparaissions comme des gens du passé, aveugles aux revendications de « décolonisation des musées ». À défendre les textes mêmes de l’ICOM, son code de déontologie, qui porte que « les musées détiennent des témoignages de premier ordre pour constituer et approfondir la connaissance », nous passions pour conservateurs et réactionnaires. Comme il a été difficile de sortir de ce clivage féroce ! On aurait aimé appeler Hannah Arendt à la rescousse – mais l’aurait-on compris ? – qui rappelle que les productions culturelles, livres et tableaux, statues, constructions et musiques, « englobent pour en rendre témoignage le passé tout entier remémoré des nations, et finalement du genre humain ».
Ces tensions ont laissé des traces, avec des démissions en cascade, dans notre organisation. Elle a survécu. Ce n’était pas gagné. Vieille de soixante-quatorze ans, forte de 50 000 membres répartis dans 135 pays, elle n’en était pas à sa première crise. Ses juristes avaient envisagé la question, mais les statuts ont permis de passer à une autre gouvernance ; saluons à nouveau Alberto Garlandini. Pour autant, les conflits d’idées, s’ils n’entraînent plus un rapport de force, n’ont pas disparu. Qu’est-ce, finalement, qu’un musée aujourd’hui ? Il n’y a pas accord entre les professionnels qui y œuvrent, les universitaires qui les étudient, les acteurs politiques de la diplomatie culturelle… ICOM France posera franchement cette question, avec nos amis de l’Inp, le 26 novembre prochain, lors d’une de nos désormais rituelles soirées-débats de déontologie, intitulée : De quoi musée est-il le nom ? La suivante portera sur La Recherche dans, pour et sur les musées.
Ces débats, programmés bien avant l’été, ont rejoint l’actualité. Sur le « déboulonnage » de monuments évocateurs de passés douloureux, nous reviendrons prochainement. Actuellement ont lieu les auditions dans le cadre du projet de loi sur les restitutions.
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Il y a presque deux ans, souvenez-vous, le rapport Sarr-Savoy faisait des recommandations sur les restitutions des biens culturels de l’époque coloniale provenant d’Afrique subsaharienne. Dans la foulée, ICOM France avait réuni les professionnels des musées, en émoi de n’avoir été que très peu consultés et de n’avoir pas été associés à ces travaux universitaires. Nous avons rassemblé sur la thématique « Restituer ? Les musées parlent aux musées » des compétences éminentes, dont on mesure à quel point leur parole était précieuse et nécessaire : le projet de loi qui sera discuté est circonscrit, doté d’un exposé des motifs documenté, respectueux des principes d’inaliénabilité des collections, qui donnent à la coopération professionnelle une place centrale.
Les débats qui nous ont animés, et se poursuivent, sur la définition du musée touchent à toutes ces questions et interrogent sur le sens même d’ICOM : sommes-nous une organisation de professionnels, la plus grande organisation non gouvernementale de professionnels et la plus ancienne, paraît-il ? Cela mérite d’être revendiqué. Ou sommes-nous, parce que les sujets que nous traitons sont au cœur de débats de société si profonds, une organisation non gouver- nementale de droits de l’Homme, dont les musées sont les lieux d’expression et les vitrines ? Certains pensent, en tout cas, que nous ne pouvons pas être à la fois l’un et l’autre.
La Covid, qui nous force à nous réunir à distance, a mis un voile sur ces sujets, mais ils demeurent. Ils nous rappellent que « la culture existe pour transformer le destin en conscience », selon les mots d’André Malraux. La Covid et l’actualité ont ensemble créé pour les musées des obligations vitales qui enjoignent de passer des mots et des bonnes intentions aux actes de solidarité réelle. Nous en parlerons. Déjà, nous pensons au Liban, où ICOM est très présent aux côtés de l’Unesco, du Bouclier bleu, d’ALIPH. L’Inp mène déjà des actions de coopération et de formation ; nous ferons appel à vos compétences, chers membres, pour renforcer, si nécessaire, ces coopérations.
Pour terminer, j’évoquerai notre cycle « zoom » de l’été sur le thème : « Réouvertures : où en êtes-vous ? ». Il est sorti d’un coup, sans préparation, comme une évidence, en mai. C’était le rôle d’ICOM France de proposer un temps et un espace de dialogue entre membres pour rompre l’isolement, rester en contact malgré la distance, le télétravail ou la perte d’activité, les fermetures de sites. Et vous y
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avez tellement répondu ! Peut-être l’enseignement le plus précieux est-il que nous avons touché ceux d’entre vous qui, d’ordinaire, ne s’expriment pas, ne se rendent pas aux débats publics, soit que vous n’osiez pas, soit que votre position dans l’organigramme ne se prête pas à être missionné ou à représenter votre organisation ; quelles qu’en soient les raisons, ces obstacles se sont levés, et vous étiez là, librement, témoins ou experts. Je remercie tous ceux qui ont pris le temps de dialoguer avec leurs collègues et, souvent, vaincu leur timidité pour s’exprimer. Nous sommes en train de faire la synthèse de ces sessions et de relever les messages recueillis les plus forts. Après la dixième séance, intitulée « On vous dit résilience, que répondez-vous ? », nous poursuivrons à la rentrée, désormais de 13 heures à 14 heures 30, le mardi, une fois par mois : un horaire qui devrait faciliter les connexions. Nous espérons bien reprendre aussi nos rencontres dans leur format physique habituel. Ce sera un test. Toutes vos suggestions sont bonnes. Surtout, dites-nous quels sujets vous intéressent, proposez-vous pour intervenir ou témoigner. C’est votre plateforme ! Pour l’heure, aujourd’hui est votre journée professionnelle – n’hésitez pas à intervenir.
Je ne saurais conclure sans remercier chaleureusement tous ceux qui ont contribué à assurer notre activité cette année, d’abord Anne-Claude Morice, déléguée générale, et Tiffany Crabot, son adjointe à ICOM France, Ludovic Hanny de l’Inp qui assure les moyens techniques, le bureau de l’ICOM – Hélène Vassal et Florence Le Corre sont parmi nous – ainsi que Pauline Chassaing qui a été l’organisatrice de ce lien par zoom.
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Alberto Garlandini, Président de l’ICOM (message vidéo)
J e remercie ma chère amie Juliette Raoul-Duval dont l’invi-tation me vaut le plaisir d’être en votre compagnie ce matin. J’exprime aussi ma gratitude aux musées de la Ville de Strasbourg pour le soutien qu’ils apportent à cette journée profes- sionnelle. J’aurais aimé pouvoir me joindre à vous sur place, mais en raison de la situation actuelle, je dois le faire virtuellement depuis Milan. Je félicite enfin ICOM France d’avoir organisé cette rencontre sur un sujet des plus opportuns, avec des intervenants aussi intéressants.
Depuis plus de six mois, une pandémie bouleverse nos existences, offrant des images dignes de la science-fiction, de la Promenade des Anglais à Nice vide un samedi ensoleillé à l’avenue des Champs-Elysées déserte le 14 juillet. Les musées n’ont pas été épargnés, et l’enquête globale lancée par l’ICOM a dressé un tableau dévastateur. Près de 95 % des musées au monde ont dû fermer leurs portes. Des milliers de professionnels ont été licenciés ou mis au chômage technique et les consultants indépendants, en grande partie des jeunes compétents et motivés, sont les plus vulné- rables. Plus alarmant encore, 13 % des directeurs ont déclaré que leur institution pourrait ne pas survivre au confinement et fermer définitivement.
Aussi l’ICOM a-t-elle lancé plusieurs initiatives pour faire face à la situation et renforcer le secteur. Outre les enquêtes, qui visent à mettre en lumière les difficultés rencontrées par les musées du monde entier, l’ICOM a plaidé pour la mise en place de fonds d’urgence en faveur du secteur culturel et coordonné des actions de sensibilisation des responsables politiques afin que le secteur culturel reste dans le champ de leurs préoccupations. Nous avons également émis des recommandations scientifiques et techniques sur la réouverture, la sécurité, la conservation, la résilience des communautés et la diffusion numérique.
Alors que, dans le monde entier, les musées commencent à rouvrir et à s’adapter à une nouvelle « normalité », nous lançons une seconde enquête afin d’évaluer la situation. Lors des réunions annuelles de l’ICOM, nous avons aussi annoncé le lancement de
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projets de solidarité, avec un budget de 280 000 euros visant à aider les établissements touchés. Vous pouvez consulter les conventions relatives à ces projets sur notre site web, que je vous invite à utiliser pour vous tenir au courant des dernières nouvelles.
La pandémie a aussi affecté nos propres activités. Les comités de l’ICOM organisent chaque année des centaines de conférences et ateliers dans le monde ; ils ont été en grande majorité reportés ou annulés en raison des mesures sanitaires. Les fermetures de frontières et les restrictions de voyage ont également freiné notre activité. Pourtant, en ces temps difficiles, nos comités, y compris ICOM France, ont été plus actifs que jamais, et un grand nombre de conférences virtuelles et webinaires ont eu lieu depuis le début du confinement. L’ICOM a également su innover et explorer de nouvelles solutions adaptées à une nouvelle réalité, de la numéri- sation de la Journée internationale des musées 2020 à la tenue en ligne de nos réunions annuelles pour la première fois dans notre histoire. Mille quatre cents membres ont participé à l’assemblée générale et au conseil consultatif organisés en ligne, fin juillet. Une telle participation n’avait jamais été atteinte lors de ces réunions annuelles qui se tiennent généralement à Paris. Le format numérique a donc permis aux membres du monde entier de prendre part aux débats d’importance capitale en cours au sein de notre organisation. J’ai constaté la capacité exceptionnelle de l’ICOM à s’adapter aux circonstances tout en renforçant l’accessibilité. Cela démontre que notre organisation, par l’intermédiaire de chacun de ses membres et de ses comités, a beaucoup à offrir. Elle continuera de nourrir et développer cet esprit d’innovation.
Il est temps de reconstruire. Les musées de demain ne seront pas les mêmes que ceux d’hier. Avant même le déclenchement de la pandémie, le secteur du patrimoine culturel était en mutation. Les musées doivent relever des défis sans précédents à partir des nouvelles attentes des publics, de la promotion de la diversité, du changement climatique, du développement durable, de la protection du patrimoine. La crise sanitaire rend plus complexe encore ce qui l’était déjà.
La communauté des musées doit aussi se rassembler pour une autre reconstruction : celle des musées et des institutions culturelles de Beyrouth après la terrible explosion qui a dévasté la ville. Nous sommes solidaires de nos collègues libanais. L’ICOM s’est engagé
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à leur fournir toute l’aide dont ils ont besoin pour récupérer et protéger leurs musées. Nous suivons la situation de près, en coordi- nation avec ICOM Liban, le Bouclier bleu, l’Unesco et ALIPH. La reconstruction demandera d’immenses efforts et du temps, mais l’expertise et la détermination passionnée des professionnels libanais la permettront, nous en sommes persuadés.
L’ICOM est né de la conviction que nous ne pouvons avancer qu’ensemble. Depuis qu’elle existe, notre organisation s’est efforcée d’offrir une plateforme d’échanges aux professionnels des musées du monde pour qu’ils fassent progresser les connaissances muséales au bénéfice de la société des hommes. Mais depuis sa création en 1946, l’ICOM a rarement connu période aussi incer- taine ; sa mission n’en est que plus importante. Je remercie tous les membres d’ICOM France pour leur engagement au sein de notre organisation. Nous vivons des temps difficiles, mais c’est aussi dans des situations de ce type que des opportunités jusqu’alors inconcevables se présentent. Vous avez le soutien du réseau inter- national de l’ICOM.
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Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Culture (message vidéo)
J e salue le travail mené par ICOM France pour fédérer les professionnels des musées. Le monde des musées est durement frappé par les conséquences de la crise sanitaire. En privant les musées de visiteurs, la pandémie n’a pas seulement provoqué des pertes sans précédent de ressources de billetterie et de graves diffi- cultés pour les professionnels qui y travaillent : elle a aussi révélé et accéléré des mutations profondes qui imposent de repenser le modèle économique, culturel et scientifique des musées. Je salue votre mobilisation pendant le confinement. Pour garder le lien avec vos publics, vous avez fait preuve d’une grande créativité, investissant les canaux de communication numérique qui ont permis d’abolir la distance que ressentent encore trop de nos concitoyens vis-à-vis des musées. Cette inventivité doit nous donner envie de continuer d’innover au moment où nous nous projetons vers l’avenir. Une fois passé le temps de l’urgence vient celui d’amorcer une reprise pérenne. Vous pouvez compter sur le soutien de l’État. Le volet culturel du plan France Relance que j’ai préparé consacre des moyens d’une ampleur sans précédent au secteur du patrimoine. S’élevant à plus de 600 millions d’euros, ils permettront notamment aux musées de reprendre leur activité et d’adapter leurs offres tout en maintenant une programmation ambitieuse.
Je sais que la définition du rôle des musées au XXIe siècle, question complexe, mobilise toute votre expertise. Je remercie ICOM France et ses adhérents de la détermination dont ils font preuve pour défendre, au plan international, une conception exigeante des musées, respectueuse de notre tradition comme du dialogue entre les cultures, que ces établissements ont vocation à entretenir, éclairer et enrichir.
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Session 1
Impacts économiques de la crise sanitaire sur les musées
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Bilan de la crise sanitaire pour les musées en France et dans le monde.
Jérôme Farigoule, conservateur, Service des musées de France – Direction générale des patrimoines
Quel premier bilan tirer de cette période exceptionnelle et quelles perspectives imaginer ? Nous avons constaté, pour nous en féliciter tous, qu’après la fermeture, un soir de mars, des musées et de leurs bureaux, vous avez continué d’œuvrer dans des conditions parfois difficiles aux missions fondamentales que vous assigne le code du patrimoine. Vous avez maintenu la conservation préventive, la sûreté et la sécurité des collections par une veille permanente, et vous êtes parfois allé bien plus loin : nous avons eu les échos des chantiers de projets scientifiques et culturels, de récolement, de plans de sauvetage des œuvres. Il n’y a eu aucune inactivité, tant s’en faut.
Nous avons aussi constaté l’importance considérable prise par le numérique. Je salue votre réactivité, qui s’est traduite par la mise sur pied très rapide d’expositions virtuelles et de parcours en ligne. Des projets jusqu’alors embryonnaires ont été développés dans de très nombreux musées, non seulement par de grands établissements dotés d’équipes numériques fournies mais aussi par des musées de petite taille. Parfois, vous avez partagé votre activité en dévoilant les coulisses du musée en période de confinement, occasion de montrer le personnel à l’œuvre dans des musées que l’on imagine à l’arrêt ; sur ce plan, le Louvre-Lens a été exemplaire.
Puis s’est enclenchée la dynamique de réouverture. Dès le 11 mai, plus d’une centaine des 1 200 musées français ont rouvert dans les conditions restreintes imposées. Vous aviez la volonté manifeste de pouvoir à nouveau accueillir le public, car si le virtuel a toute son importance, il est essentiel d’assurer le contact du public avec l’œuvre ; c’est une de nos missions prioritaires. Peu à peu, la vague des réouvertures a enflé : 80 % des musées étaient réouverts fin
SESSION 1 – IMPACTS ÉCONOMIQUES DE LA CRISE SANITAIRE SUR LES MUSÉES
juin, 91 % le sont aujourd’hui. Les débats dématérialisés organisés par ICOM France dès le mois de mai pour accompagner la sortie de l’isolement, auxquels je suis heureux d’avoir participé, ont été une initiative de premier plan.
Le service des musées de France, la Direction générale du patri- moine, le ministère de la culture dans son ensemble ont évidemment accompagné cette période traumatisante. Pour permettre au ministère d’appréhender la réalité de la situation locale et son évolution, un dialogue hebdomadaire a été instauré avec les direc- tions régionales d’action culturelle (DRAC) et les conseillers pour les musées. Pour accompagner les établissements dans la perspective de la réouverture, nous avons élaboré un vade-mecum d’aide à la reprise d’activité. Je sais que beaucoup d’entre vous attendaient une doctrine, qui avait été attendue aussi au moment de la fermeture. Mais nous avons jugé impossible de formuler des consignes génériques, considérant que la question devait être traitée sur le terrain par un dialogue entre responsables de musée, collec- tivités territoriales, préfets et services déconcentrés de l’État. Nous avons donc préféré vous donner des clefs vous permettant de mettre au point les modalités locales de réouverture des établissements. Les échanges réguliers avec les DRAC ont servi à établir la carto- graphie et le suivi des réouvertures. Il faut maintenant dresser le bilan de la fréquentation. De 10 à 30 % seulement du public régulier a repris le chemin des grands musées à forte fréquentation touris- tique ; nous devons faire le point régulièrement pour mieux définir l’accompagnement d’une sortie de confinement encore incomplè- tement aboutie. Enfin, la ministre l’a dit, le plan France Relance comprend un volet de 600 millions d’euros destinés au patrimoine. Les discussions sont en cours pour calibrer au mieux les dotations aux musées. Je peux vous rassurer : ils auront une place certaine dans le dispositif de relance et au-delà.
Que faire après ce moment de sidération suivi d’un lent retour à la normale ? Les musées ont montré leur capacité de résilience et leur dynamisme. Perçus comme des institutions pérennes et stables et comme des lieux ressource, évoqués dès les premières annonces du Gouvernement relatives à la réouverture, ils ont fait la preuve de leur place essentielle dans l’animation du territoire et ont parfois été un refuge pour les artistes démunis : à mesure
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que les capacités de réouverture s’amplifiaient, des collaborations organisées avec des festivals et des micro-biennales ont fait des musées les lieux d’accueil pour bien d’autres acteurs culturels que ceux du patrimoine.
Qu’en sera-t-il du retour des publics ? Les expositions virtuelles ont été essentielles pour assurer la visibilité de nos établissements mais elles ne remplacent pas le contact avec l’œuvre. Les publics « éloignés » des œuvres ou empêchés l’ont été plus encore par la fracture numérique, dont l’isolement a accentué les effets. Une réflexion s’impose à ce sujet au service des musées de France, qui devra, dès que nous serons revenus à une situation plus normale, évaluer les expériences innovantes pour déterminer si elles ont eu pour unique objectif, heureux, de pallier l’absence de visibilité des musées inaccessibles ou si elles peuvent être pérennisées. Il nous faudra aussi répondre à la question de fond de savoir quels publics on vise : d’autres publics ? Plus de publics ? Une meilleure interaction avec le public ? De nombreux chantiers doivent être ouverts. Le service des musées de France a conscience du rôle qu’il a à jouer avec vous tous et avec l’ICOM. Je me réjouis d’être ici ce matin et de voir combien nos collaborations sont fructueuses. Les échanges avec les professionnels sont indispensables pour construire une politique des musées et les modalités du soutien qui devra leur être apporté au cours des mois et des années à venir pour faire face aux effets prévisibles de la pandémie à moyen terme.
SESSION 1 – IMPACTS ÉCONOMIQUES DE LA CRISE SANITAIRE SUR LES MUSÉES
ET MAINTENANT… RECONSTRUIRE. PENSER LE MUSÉE ”D’APRÈS”
Approche économique du monde culturel et des musées dans la période post-Covid.
Françoise Benhamou, professeur des universités et membre du Cercle des économistes
É tant donné l’extrême hétérogénéité de la situation des musées selon les régions du monde où ils sont installés, leur histoire, leur spécialisation, leur statut – public, privé, associatif – et la structure de leurs ressources, mon propos ne saurait que demeurer général, faute de temps.
Une crise, même si elle est aussi un moment de rupture, étant toujours un révélateur et un amplificateur de mouvements préexis- tants, les réponses que l’on y apporte s’inscrivent dans la durée et non dans l’immédiateté. La violence de cette crise est d’autant plus grande qu’elle survient alors que deux mouvements sont en cours, subis mais aussi portés, parfois trop, par les musées : l’accélération de la mondialisation d’une part, la valorisation des collections par le recours croissant à des événements d’autre part. Or, tout cela s’est arrêté net, avant de reprendre tant bien que mal dans des conditions dégradées. On a vu que les musées étaient préparés, d’une certaine manière, à affronter la crise par l’utilisation des technologies numériques. Le problème est la difficulté éprouvée à valoriser les coûts importants induits par ces développements. Les musées sont donc soumis à une double peine : l’arrêt provisoire des instruments de valorisation habituels et le recours à des outils performants mais sans modèle économique.
Je reviens d’abord sur la violence de la crise, amplifiée par la mondialisation et par le poids croissant de l’événementiel. La mondialisation se traduisait déjà par une dépendance croissante du secteur au tourisme mondial – et la France est la première destination touristique internationale. Or au premier semestre 2020, le tourisme a diminué de 65 %, soit une perte globale de 465 milliards de dollars au niveau mondial. Au-delà du Louvre,
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avec 75 % de visiteurs étrangers, et de Versailles qui en accueille 80 %, la fermeture a été une catastrophe pour nombre de plus petits établissements. Depuis la réouverture, le nombre de visiteurs est environ le tiers de ce qu’il était auparavant ; notons sur ce point qu’il en va de même pour le spectacle vivant : les parentés entre les secteurs culturels sont souvent frappantes. La mondialisation imposait aussi la circulation des œuvres et des expositions, au risque d’une certaine standardisation de la politique des établis- sements culturels. Peut-être, d’ailleurs, était-on allé trop loin ? La difficulté de faire voyager les œuvres désormais permet de poser la question. De même pourra-t-on s’interroger sur la compétition qui s’installait entre établissements, et qui pouvait être coûteuse.
Quant à l’événementiel, il est devenu, sous diverses formes et pour beaucoup d’établissements, un mode de développement de ressources propres. Il attire certes du public, mais il crée aussi une forme de détachement des stratégies menées vis-à-vis des collec- tions et de l’identité propre des établissements. En venir parfois à organiser des événements étrangers au musée pour se procurer des revenus pose ainsi question.
Mondialisation et accueil de l’événementiel réapparaîtront, certes. Mais leur interruption a marqué un coup d’arrêt pour le modèle économique et culturel qui prévalait jusqu’à aujourd’hui, et c’est une des raisons de la violence de la crise.
Je reviens donc, en second lieu, sur les tensions nouvelles que subit le modèle économique du musée. Certains ferment, et pas seulement dans les pays pauvres : c’est par exemple le cas du musée d’art contemporain d’Indianapolis, après dix ans d’activité. D’autres, surtout les musées publics, font le dos rond. La chute des revenus est drastique, allant jusqu’à 75 ou 80 %. Dès lors, où couper dans les dépenses ? Des aides viendront sans doute, mais bien inégales selon les pays. Une réflexion stratégique, politique même, s’impose. On a beaucoup réduit les dépenses de personnel – de moitié aux États-Unis. Mais moins de professionnels signifie moins d’activités et donc de revenus – c’est un cercle vicieux. On peut s’inquiéter aussi pour les programmes éducatifs, qui sont trop souvent une variable d’ajustement. Cette situation économique difficile affecte aussi les sous-traitants et tous les emplois périphériques liés à l’attractivité du musée – les « retombées » de l’activité du musée, comme on dit – et la vie sociale. C’est donc là une grande responsabilité.
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Les musées bénéficient d’aides publiques et du mécénat. Le soutien public ne suffira pas, mais les musées l’attendent à juste titre. Certains souffrent de la malédiction de la vertu : ayant fait de gros efforts pour tirer des revenus davantage de la billetterie et de l’évé- nementiel que de la subvention publique, ils sont les plus pénalisés. Quant aux fonds privés, je constate, en tant que membre du Cercle des économistes, l’extrême inquiétude des entreprises. Elles ne renonceront pas à soutenir la culture, car cela fait désormais partie de leur responsabilité sociale, mais jusqu’à quel point ? Enfin, les établissements qui disposent de fonds de dotation ne peuvent dépenser que les revenus des placements, eux-mêmes très incer- tains : le fonds de dotation du Louvre rapportera-t-il encore six millions d’euros par an ?
Le poids pris par le numérique renforce la problématique de la valori- sation. L’émergence de contenus numériques souvent inventifs a été fascinante – je pense aux Cocktails with a Curator de la collection Frick, et à bien d’autres initiatives, mais il se crée toute une mythologie autour du numérique et de la diffusion qu’il assure. Avez-vous vu sur YouTube la visite du Nelson Atkins Museum par trois pingouins ? Il y aurait eu, a-t-on écrit, un milliard de vues. YouTube en annonce en réalité 276 000, ce qui n’est déjà pas mal, certes. Seulement, le numérique pose des questions de coût, de valorisation. On a accoutumé le public à la gratuité. Si difficile que ce soit, je pense qu’il faut revenir en arrière. Un des atouts du numérique est de fidéliser le visiteur. Mais qu’en est-il du non-visiteur ? Pour qu’il surmonte une certaine distance, encore faut-il qu’il arrive jusqu’aux propo- sitions des musées au sein des trois milliards de pages en compé- tition sur internet. Des travaux académiques ont cherché à savoir si le numérique incitait ensuite à une visite réelle. Il est probable que non : celui qui consulte les offres numériques est déjà un visiteur et on n’élargit que très marginalement le public potentiel. La période très particulière que nous traversons changera peut-être les choses, et il importe d’évaluer les effets du confinement sur la consommation numérique et sur l’envie qu’elle pourrait susciter de se rendre dans un musée. Par exemple, selon de nombreuses études, le numérique n’a pas tué le cinéma : les jeunes qui regardent les films sur internet ont aussi envie de sorties cinéma, qui sont une forme de sociali- sation. La même chose s’observe pour la musique enregistrée et le spectacle vivant. Pourquoi pas pour le musée ? Il faudra travailler sur le devenir de ces pratiques.
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J’en viens à la sortie de crise. On évoque beaucoup le repli sur le local. Le terme « local » est séduisant, mais il faut prendre garde au repli national, voire nationaliste, qu’il peut impliquer. Ce qui fait la force de la culture, c’est aussi la capacité d’accueil. Interrogé par Le Monde, Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne, rappelait que le musée « se doit de rester une plate-forme mondiale ». Pour preuve, l’exposition « Globale résistance », qui fait la part belle aux créateurs d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie. Mais cela reste très fragile. Le local, cela signifie aussi des retombées économiques plus circonscrites, moins générales, car, comme on le sait, plus le visiteur vient de loin, plus il dépense. On évoque de même un repli sur du « plus modeste », moins coûteux et plus vertueux pour l’environnement. Mais si l’on s’engage dans cette voie, il faut être attentif à ne pas dégrader la qualité, la circu- lation des œuvres, la variété de l’offre muséale.
Deuxième point : le retour sur les collections. C’est le sens des « coups de cœur » des conservateurs du musée national d’art moderne. Dès son arrivée au Louvre, Jean-Luc Martinez affirmait que les expositions devaient être mieux rattachées aux collections, qu’il y avait un continuum entre les deux activités. Le Louvre est évidemment un cas particulier, mais la tendance se précise.
Troisièmement, il faut repenser l’événementiel. Dans Le Journal des Arts, Jean-Christophe Castelain a fait des propositions pour réinventer le musée. J’en retiens une : renouveler périodiquement et en profondeur l’accrochage des collections – cela se fait déjà – avec des thématiques particulières, des expositions-dossiers et « événe- mentialiser » ces ré-accrochages afin d’attirer l’attention des media. Il s’agirait donc d’orienter l’événementiel vers un travail plus profond.
Dernier point : des économistes ont demandé aux visiteurs s’ils accepteraient de payer plus pour une visite de plus grande qualité – avec des files d’attente moins longues, et moins de visiteurs dans une salle. Une bonne proportion des personnes interviewées a répondu « oui ». De ce point de vue, la crise a peut-être permis de visiter les musées dans des conditions plus agréables ! Je soumets donc cette idée, avec laquelle certains ne seront pas d’accord, que c’est peut-être l’occasion de demander un prix d’entrée plus élevé ou d’offrir la possibilité au public de donner, sans obligation, une somme additionnelle au moment de l’achat du billet, en expliquant
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que les conditions de visite sont plus agréables d’une part, et qu’il s’agit de surcroît d’un geste de solidarité envers l’établissement. La pratique, dans beaucoup de musées, est plutôt à l’inverse : par exemple, on choisit de donner aux visiteurs une entrée gratuite pour qu’ils reviennent. Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne solution. Il faut responsabiliser les visiteurs. Dans le même ordre d’idées, on pourrait proposer des visites enrichies ; au Louvre Abu Dhabi par exemple, on offre aux visiteurs des playlists musicales liées aux œuvres. Cela déboucherait sur un consentement à payer plus élevé. Une autre proposition de Jean-Christophe Castelain pour « monétiser » le numérique consiste à réaliser en ligne des vidéos et podcasts « pouvant même être payants ». Je le dis en tant qu’économiste : il faut aller chercher des ressources. N’ayons donc pas peur de poser ce genre de questions, quitte à écarter certaines solutions pour finalement en retenir de nouvelles. François Quéré, directeur du développement des publics et de la communication chez Universcience considère que les publics sont déjà disposés à payer pour un contenu numérique comme un podcast.
Cela étant, ne retenez pas uniquement de mon propos la question du prix. Il fallait en parler, mais en réalité ce qui se passe nous fait nous interroger avant tout sur l’évolution des métiers, de la place du numérique, des modèles économiques, des choix culturels. De plus en plus, les conservateurs développent des compétences multiples : dans le numérique, en matière de pédagogie, de recherche de mécénat et de dons. Les métiers évolueront avec le musée.
Nous vivons de fortes émotions collectives et d’immenses incer- titudes, et ce sont là deux éléments dangereux pour la démocratie et la culture. Aussi les musées ont-ils une immense responsabilité qui, sur le plan économique, recouvre à la fois la question de leur modèle et celle de l’écosystème dans lequel ils travaillent. Ce sont aussi des responsabilités sociales, sociétales et, au fond, politiques. Cette crise nous remet en question, mais peut ouvrir aussi des chemins nouveaux.
Juliette Raoul-Duval – Je vous remercie d’avoir soulevé autant de questions. Un de nos intervenants à distance s’interroge sur l’augmentation du prix d’entrée, qui p��naliserait des groupes et des individus. Claire Le Bosc demande pourquoi le spectacle vivant est moins dépendant du tourisme.
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Françoise Benhamou – Rien n’interdit, lorsqu’on augmente le prix, de conserver la gratuité pour certaines catégories : c’est déjà le cas, en fait, un public subventionne l’autre. Concernant la deuxième question : le spectacle vivant n’est pas moins touché. Ainsi, la Philharmonie de Paris devait accueillir le London Symphony Orchestra et ne le pourra pas. Quoi qu’il en soit, avec seulement un tiers des places accessibles, les établissements ne peuvent pas vraiment fonctionner. Les festivals aussi sont atteints, peut-être moins les festivals de théâtre, dont le public est plus local en raison de la langue, mais les grands festivals de musique ont été laminés. En fait, la situation du spectacle vivant est pire que celle des institutions du patrimoine.
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Présentation des résultats des enquêtes de l’ICOM et de l’UNESCO.
Peter Keller, directeur général de l’ICOM, représenté par Alessandro Gaballo, chargé de communication à l’ICOM (en visioconférence)
Au nom de Peter Keller, directeur général de l’ICOM, empêché, je vous présenterai, parmi les actions plus larges que notre organisation a engagées début mars pour soutenir le réseau des musées et les professionnels, la première enquête que nous avons lancée le 7 avril. Ouverte pendant un mois, elle a recueilli près de 1 600 réponses en provenance de 107 pays. Son objet était de permettre une analyse rapide, compa- rable avec d’autres données déjà disponibles, mais adaptée à notre réseau mondial.
Cette enquête a ses forces – elle touche les pays du monde entier – et ses faiblesses – un questionnaire rédigé uniquement en anglais et assez générique, pour gagner du temps et pouvoir s’adresser à toutes les catégories de musées. On pouvait s’attendre à un nombre disproportionné de réponses en provenance d’Europe et d’Amé- rique du nord, et ce fut le cas. Elle porte sur la situation des musées, l’impact économique de la crise, le numérique, la sécurité et la conservation des collections, et aussi sur la situation des profes- sionnels indépendants.
Globalement, avec des différences régionales, au moins 85,3 % des musées dans le monde ont fermé leurs portes à cause de la pandémie. En fonction du stade d’évolution de la crise, ce pourcentage a été moins fort en Asie, Afrique et dans les pays arabes. S’agissant des personnels, 82 % des établissements ont déclaré que 75 % d’entre eux ne travaillaient pas au musée au moment de l’enquête. Dans 13 % des cas, en raison du confinement, les employés avaient été mis au chômage partiel et dans 6 % des cas licenciés, ou non renou- velés pour ceux qui étaient sous contrat.
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Aussi considérable soit la diversité des sources de financement des établissements selon les régions du monde, toutes les réponses traduisent un climat de grande incertitude sur l’impact écono- mique qu’aura la crise. Plus de 80 % des participants déclarent que leur institution pourrait être contrainte de restreindre leurs activités, et 30 % pensent qu’elle pourrait devoir réduire leur personnel. Surtout, comme l’a indiqué Alberto Garlandini, 13 % craignent qu’elle ne ferme définitivement. La situation, même si elle est perçue différemment selon les régions du monde, est partout décrite comme dramatique.
Comme il a été dit précédemment, les fermetures de musées ont donné une grande impulsion à la communication numérique. Mais nous observons d’importantes différences dans les ressources que les musées peuvent mettre à disposition à cette fin et en consé- quence dans la capacité à atteindre les publics à distance, singuliè- rement dans les pays d’Afrique et dans les pays arabes.
La crise sanitaire a aussi imposé aux musées de réorganiser la gestion de la sécurité et la conservation des collections. Si 80 % des professionnels des musées interrogés ont déclaré considérer que leurs collections étaient en sécurité, 10 % d’entre eux, particuliè- rement en Afrique, en Amérique latine et aux Caraïbes, estiment les mesures de sécurité habituelles ou supplémentaires insuffi- santes, et 17 % jugent les systèmes adoptés inadaptés au maintien d’une sécurité environnementale constante.
Pour les professionnels indépendants, l’enquête révèle une situation critique qui aura vraisemblablement de graves répercussions pour eux, alors que dans de nombreux pays ils sont un élément clef de la vitalité du secteur muséal. Selon l’enquête, 16 % des personnes interrogées ont déclaré avoir été mises au chômage partiel, et les contrats temporaires de 22,6 % des free lance n’ont pas été renou- velés. Cette situation est alarmante, le conseil aux musées consti- tuant dans la plupart des cas leur principale source de revenus – plus de la moitié de leur revenu pour 57 % de ceux qui ont répondu à l’enquête. Elle pointe la fragilité de la situation des indépendants.
Comme il a été dit précédemment, les fermetures de musées ont considérablement amplifié la communication numérique. Mais on observe d’importantes différences dans les ressources que les musées peuvent mettre à disposition à cette fin et, en conséquence, dans leur capacité à atteindre les publics à distance, singulièrement
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dans les pays d’Afrique et dans les pays arabes. Si cette croissance démontre la réactivité et la créativité du secteur et sa capacité d’adaptation, elle a aussi mis en évidence certaines faiblesses struc- turelles qui affectent depuis longtemps les institutions culturelles, qu’il s’agisse des ressources, du personnel affecté au numérique et à la communication ou du niveau de maturité des contenus.
L’analyse comparative des données régionales montre de profondes inégalités, et indique que la pandémie touchera principalement les régions du monde où les musées sont récents et peu nombreux et où les structures sont encore fragiles, tels les pays africains et arabes.
Pour recueillir des données supplémentaires sur la manière dont la pandémie affectera le secteur culturel, nous avons lancé le 7 septembre dernier une enquête de suivi. Pour assurer une plus large couverture, le questionnaire a cette fois été rédigé dans les trois langues officielles de l’ICOM. L’enquête, qui vise à mesurer l’évolution tendancielle de la crise, est ouverte jusqu’au 5 octobre. Les résultats seront publiés en ligne dès qu’ils auront été compilés et analysés.
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Session 2
La culture au cœur de la reconstruction : place et mission
du musée de demain
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Table ronde Hervé Barbaret, directeur général de l’Agence France-Muséums
Alexandre Chevalier, président d’ICOM Belgique
Jean-François Chougnet, président du Mucem
Philippe Guillet, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Nantes
Paul Lang, directeur des musées de la Ville de Strasbourg
Pia Müller-Tamm, directrice de la Kunsthalle Karlsruhe
Sylvie Ramond, directrice générale du pôle des musées de Lyon MBA I MAC
Modération : Juliette Raoul-Duval et Philippe Guillet
Juliette Raoul-Duval – En décidant, en septembre 2019, que nous tiendrions notre Journée professionnelle annuelle à Strasbourg et la consacrerions aux réserves des musées, nous ne pouvions savoir que le monde serait bouleversé par une pandémie fulgurante et que l’actualité sanitaire dicterait finalement le thème de nos travaux. Je remercie nos collègues français, italiens, belges et allemands de leur participation à nos travaux par visioconférence ; pour les non-francophones, elle est rendue possible par l’interprétation simultanée. Les débats, enregistrés, seront accessibles sur YouTube.
On entend dire de toutes parts, et ce matin encore ici même, que le musée de demain ne sera pas celui d’hier. En France, les musées, assez protégés, échapperont pour la plupart au destin catastro- phique qui attend beaucoup d’établissements dans le monde, ruinés par des mois sans recettes. Dans un esprit de résilience, les musées français pensent au rebond, et les innombrables enseigne- ments de ces derniers mois enrichissent la réflexion. S’exprime certes la crainte de ne pas retrouver ses marques, mais beaucoup
SESSION 2 – LA CULTURE AU CŒUR DE LA RECONSTRUCTION : PLACE ET MISSION DU MUSÉE DE DEMAIN
espèrent la possibilité d’un monde meilleur. Quelle place la culture prendra-t-elle dans la société d’après ? Ursula von der Leyen a parlé d’un nouveau Bauhaus, Jack Lang d’un New Deal européen et la ministre, Roselyne Bachelot-Narquin, a affirmé que la reconstruction ne se fera pas sans la culture. Nous en sommes tous convaincus, mais quelle partition les musées joueront-ils dans ce concert ? Comment assumeront-ils leur rôle d’acteur clef du lien social ? De quel soutien, non seulement financier, avons-nous besoin pour reconstruire un musée accessible à tous ? Comment associer le public à la recons- truction, sans démagogie, en écoutant les demandes exprimées par les citoyens du monde et en y répondant avec les précieuses collec- tions dont nous avons la responsabilité ? Le musée, et c’est ce qui le différencie d’un équipement de loisirs, conserve des objets, des témoignages tangibles et parfois sensibles de notre histoire.
L’Assemblée nationale examine en ce moment le projet de loi relatif à la restitution de biens culturels à la République du Bénin et à la République du Sénégal. Ce texte a été nourri par les professionnels des musées et par la table-ronde Restituer ? Les musées parlent aux musées qu’ICOM France a organisée il y dix-huit mois et dont les actes ont été publiés. Nos débats sont utiles et vos propos résonnent. Aujourd’hui, nous sommes réunis pour « Penser le musée d’après ». Déjà, certains établissements dont le musée Tomi Ungerer à Strasbourg et le Mucem à Marseille collectent des objets témoins de l’histoire sanitaire actuelle et des multiples boulever- sements qu’elle entraîne. Tel est le métier des musées : repérer et recueillir aujourd’hui ce qui fera, demain, mémoire de notre temps.
Quelles tendances pouvons-nous entrevoir pour les lendemains de pandémie ? Des questions sans réponses faciles se posent à nous : quelle sera la relation entre présence physique et virtuelle ? Comment concilier l’objectif de démocratisation culturelle inscrit dans la loi de 2002, et donc l’élargissement des publics, avec les injonctions du développement durable qui commandent de rétrécir l’affluence dans les musées ? Qu’en sera-t-il du productivisme, dont Sylvie Ramond, dans un article publié ce printemps, a appelé la fin ?
Pia Müller-Tamm (en visioconférence) – Je vous parlerai de l’exposition intitulée Systemrelevant ? présentée du 30 juin au 27 septembre à la Staatliche Kunsthalle, le musée des beaux-arts de Karlsruhe. L’idée nous en est venue à la fin du confinement et trois conservatrices l’ont mise sur pied en six semaines seulement.
ET MAINTENANT… RECONSTRUIRE. PENSER LE MUSÉE ”D’APRÈS”
C’était l’occasion pour le musée de se libérer de certains codes et de rompre avec ses procédures habituelles.
Systemrelevant ? peut se traduire par Vital pour le système ? ou, mieux encore, par Pertinent pour le système ? Le terme désignait originellement les institutions bancaires et entre- prises essentielles au fonctionnement de l’économie, celles qu’il fallait absolument sauver de la faillite lors de la crise financière de 2009 parce qu’elles sont trop grandes pour que l’on puisse se permettre de les laisser couler. Pendant la crise sanitaire, le terme a pris un sens plus large ; il se rapporte maintenant à tous les métiers indispensables à la survie des personnes en temps de crise. Il est devenu LE mot à la mode.
En France, le vocabulaire employé est plus martial : on a parlé de « guerre » contre le virus, de ceux qui sont « en première ligne » pour assurer le ravitaillement et le maintien des services considérés comme essentiels. La crise a attiré l’attention sur des métiers jusque-là peu considérés et très mal rémunérés. Elle leur a apporté plus de reconnaissance parce qu’ils sont « perti- nents pour le système », mais cette notion porte en germe une fracture : dire que certains métiers sont pertinents signifie que d’autres ne le sont pas, et cette absence de pertinence s’applique, entre autres, aux théâtres, aux salles de concert, aux opéras, aux musées, aux cinémas, aux librairies. Toutes ces institutions fermées du jour au lendemain se sont interrogées de manière lancinante : sommes-nous absolument inutiles à la société ? Sommes-nous « non-pertinentes » ?
Pour notre musée, le terme systemrelevant a été le point de départ d’une exposition inattendue. Nous avons attrapé la balle au bond pour faire valoir le potentiel qu’offre l’art en temps de crise. Nous avions un temps de préparation très court mais n’ayant ni ambition scientifique précise, ni narration construite, ni thèse à démontrer, ni ambitions pédagogiques, nous avons décidé d’utiliser le musée comme un lieu ouvert rassemblant une constellation d’idées et offrant à chacun la possibilité de se construire sa propre exposition, laissant délibérément à d’autres le soin d’interpréter les œuvres et les contenus.
Nous avons sélectionné trente œuvres de nos collections ayant trait aux thèmes de la crise, de la douleur, de la solitude, des catastrophes naturelles mais aussi de l’espoir et de la guérison :
SESSION 2 – LA CULTURE AU CŒUR DE LA RECONSTRUCTION : PLACE ET MISSION DU MUSÉE DE DEMAIN
L’Homme de douleur d’Albrecht Dürer, Sénèque mourant de Pierre Paul Rubens, Les Pauvres de Pablo Picasso, la Femme enceinte d’Otto Dix, L’Europe après la pluie de Max Ernst, des œuvres de Leiko Ikemura créées après le tsunami de Fukushima. Ces œuvres étant présentées à une distance respectable les unes des autres, l’accrochage même a imposé la distanciation sociale des visiteurs.
Ces tableaux qui s’inscrivent dans cinq siècles d’histoire de l’art sont assortis de textes contemporains. Nous avons invité trente personnes à rédiger une page pour dire ce que leur inspire le terme « pertinent pour le système » ou la crise sanitaire. Ces rédactrices et rédacteurs, de générations différentes, proviennent d’horizons très divers : ils représentent les arts, la politique, la médecine, l’édu- cation, l’économie mais aussi les soignants et tous ceux qui sont « en première ligne » et ceux qui doivent se battre pour survivre. La palette de leur témoignage est immense.
Ainsi, le maire de Karlsruhe plaide pour une utilisation du terme « pertinent pour le système » dans le discours sociétal à condition que sa définition soit large, ouverte et remise en ques

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