Retour d’expériences dans les musées – ICOM France

Au total, ce premier cycle aura proposé 10 séances, entre le 18 mai et le 7 octobre 2020, modérées par Juliette Raoul-Duval, présidente d’ICOM France, ou Estelle Guille des Buttes, membre du bureau d’ICOM France.

Directeurs, conservateurs, conservateurs-restaurateurs, médiateurs, guides-conférenciers ainsi que les autorités de tutelle sont intervenus pour parler de leurs activités mais aussi de leurs préoccupations. La question des ressources financières a été soulevée sous différents axes. La place des collections a été réaffirmée et les opérations menées pour leur préservation ont été présentées. Les actions de médiation en direction des publics, et tout particulièrement des scolaires, réinventées avec une grande créativité, ont été exposées. La communication à l’ère du confinement a été évoquée et la prise en compte du développement durable présentée comme une des évolutions indispensables et une des leçons à tirer de cette période si particulière.

Plans de reprise d’activités – bilan global du confinement

Les plans de reprise d’activité et les activités menées pendant le confinement ont été présentés par plusieurs établissements dès le 14 mai, date de la première conférence, certains ayant rouvert leurs portes dès le 11 mai, et ensuite. Différents musées ont ainsi au fil des séances partagé leur expérience. L’Institut Giacometti, le Mucem, le Musée du Louvre-Lens, le Musée national du sport, Universcience, Paris-musées, le Musée dauphinois, le Musée des Arts et métiers, le Musée des Impressionnismes Giverny et les musées de Marseille, notamment, ont présenté les démarches administratives à effectuer pour obtenir l’autorisation de rouvrir un établissement, les mesures réglementaires à respecter par les équipes, les précautions sanitaires mises en place pour l’accueil des visiteurs (distanciation sociale, port obligatoire du masque, jauges maximales autorisées, suppression des dispositifs tactiles pas utilisables sauf avec des stylets au musée de l’Air et de l’Espace et au Musée de la Poste ou selon un protocole sanitaire strict au MuseoParc Alésia), et explicité la pédagogie et la signalétique pensées pour expliquer les mesures de précaution adoptées (ainsi, le Musée des Confluences a testé le parcours du visiteur pour en vérifier la sécurité sanitaire) et le LAM a signé une charte sanitaire préparée avec la collaboration de l’Institut Pasteur de Lille. L’Institut Giacometti et le Musée national du sport, qui ont rouvert leurs portes dès la fin du confinement, ont donné des éléments très concrets (normes, jauges) et éprouvés sur le terrain de l’accueil des visiteurs, limité à 10 personnes, et la mise en place de réservations en ligne sur des plages horaires précises. ( voir documents)

Parmi les activités des musées pendant ce confinement, la place du numérique a été prépondérante : alimentation et nettoyage des bases de données, production de ressources numériques sous des formes variées que les publics ont été nombreux à consulter. Pourtant, tous les professionnels se sont retrouvés dans la même volonté de permettre à tous de revenir au musée et d’y retrouver les œuvres. La programmation des événements a été fortement impactée : tous les projets ont été annulés ou reportés. Les expositions temporaires ont été décalées et la solidarité des prêteurs été unanimement louée. Les actions de médiation ont été entièrement repensées d’abord en version numérique puis dans des formules tenant compte des mesures sanitaires.

La réactivité des autorités de tutelle

Les différentes autorités de tutelle qui sont intervenues– Service des musées de France, les DRAC d’Ile-de-France, du Grand-Est et d’Occitanie, la Ville de Dijon, notamment, ont mis en place avec les musées les procédures administratives relatives à leur réouverture et ont témoigné du soutien permanent qu’elles ont pu apporter aux institutions et du travail effectué en collaboration avec elles. Le Service des musées de France a réalisé des documents d’aide tels des questionnaires d’auto-évaluation relatifs à la reprise d’activité, transmis à tous les établissements. Il a confirmé son soutien aux expositions d’intérêt national et a produit une carte périodiquement réactualisée des musées au fur et à mesure de leur réouverture. Il a travaillé en collaboration avec les DRAC pour envisager des aides à l’échelon local et accompagner tous les établissements. Celles-ci enfin ont maintenu les commissions scientifiques d’acquisition et de restauration et joué sans faille leur rôle de relais auprès des établissements en région. Le MuséoParc Alésia a de son côté témoigné à propos de la collaboration avec le Département de la Côte d’Or et la Commune d’Alise-Sainte-Reine sur laquelle il est localisé et de la dynamique de territoire qui s’est mise en place pour ranimer l’offre culturelle. Le ministère des Armées a mené aussi un travail de soutien et d’information auprès des musées dépendant de son autorité, tel le Musée de l’Air et de l’espace. Le musée-FRAC des Abattoirs a souligné la grande réactivité de tous les organes administratifs consultés pour obtenir l’autorisation de créer des événements sur les berges du Canal du Midi, classées au titre des monuments historiques.

La sécurité des collections : veille sanitaire et conservation préventive

La préservation des collections a été au cœur des préoccupations des musées malgré le peu de personnels autorisés à travailler sur site. Ceux qui le pouvaient ont mené une veille sanitaire régulière dans les réserves et les espaces d’exposition permanentes et temporaires, afin de noter les anomalies éventuelles et tenter d’y remédier. Les personnels qui pouvaient être présents se sont impliqués, sans distinction de métier. Les œuvres exposées ont été dès le début du confinement protégées de la lumière et de la poussière. Des binômes restaurateur-régisseur faisaient des tours de surveillances tous les 5 jours au musée du Quai Branly – Jacques Chirac et des opérations de sauvegarde ont été conduites : mises en quarantaine d’objets dans les cas de présomption d’infestation, prévention de sinistres. Au MAD, les conservateurs ont rédigé pour chaque œuvre un document de veille sanitaire comprenant toutes les données relatives à sa conservation ; ce principe a été poursuivi après le déconfinement. La surveillance du climat, des opérations d’anoxie, la pose de pièges à phéronomes ont été effectuées. De son côté, le Bouclier bleu a rédigé un guide relatif à la veille sanitaire, la sûreté et la sécurité en situation de confinement diffusé en ligne sur son site et celui d’Icom France.

Les métiers

La crise sanitaire a été lourde de conséquences pour les personnels et les métiers des musées, et ce à plusieurs titres.

Même si beaucoup se sont bien adaptés au travail à distance, certains personnels ont été démotivés, faute de matériel informatique suffisant parfois ou en raison d’une crainte de la maladie. Les managers ont dû adapter leur mode de pilotage à distance et rassurer les équipes au moment de la réouverture dans des conditions sanitaires incertaines. Parallèlement, beaucoup ont fait état de l’activité soutenue et volontaire de tous pour faire vivre le musée et nombreux ont témoigné du travail en équipe renforcé par une réelle solidarité et la volonté de faire que le musée puisse rouvrir ses portes et accueillir ses publics dans les meilleures conditions. Tous ont appris du travail à distance – on ne peut pas parler, réglementairement, de télétravail pour toutes les institutions – qui pourra plus facilement se mettre en place à l’avenir. Les compétences de tous se sont enrichies, tant dans la capacité à travailler en équipe, même à distance, que pour ce qui est de l’utilisation du numérique et tout particulièrement les médiateurs, qui ont dû travailler pour un public virtuel. Les documentalistes, à l’origine de la réalisation de nombreux produits documentaires électroniques, ont vu leurs compétences particulièrement mises en lumière.

Les musées ont souligné aussi leur préoccupation relative aux métiers précaires et à leur avenir : artistes mais aussi restaurateurs, guide-conférenciers et médiateurs. Ces professionnels ont pu témoigner de leur situation : chômage total pour tous les guides-conférenciers indépendants et grande inquiétude pour les médiateurs non contractualisés de façon pérenne dans un établissement. Ceux-ci ont cependant, pour un certain nombre, poursuivi leurs activités et certains établissements ont maintenu les emplois de médiateurs non-contractuels, tels les musées de la Ville de Strasbourg. Parallèlement, de nombreuses institutions ont confirmé le maintien des commandes des travaux de restauration et en ont diligenté le règlement, même si les restaurateurs sont inquiets de la baisse des commandes en 2021. Le Maroc a donné l’exemple des personnels des musées fermés employés par les musées ouverts pour garantir leur situation. Enfin, les librairies-boutiques et les restaurants ont bénéficié de conditions de travail facilitées dès la réouverture. Les artistes ont été soutenus, notamment dans le cadre de l’opération « Horizon d’eau » aux Abattoirs qui dans ce cadre a aussi organisé des concerts pour des petites jauges dans des Ehpad, des cours d’école, et par les musées de Moselle.

Les ressources financières

La question des ressources financières a été posée dès la première conférence. La forte baisse des recettes en billetterie et locations d’espaces – 70 % de perte d’exploitation au Musée des Arts et métiers, 40 % de perte de chiffre d’affaire en moyenne, 60 % pour les structures qui reçoivent peu de subvention en Occitanie, 20 millions d’euros de pertes pour le Centre Pompidou, recettes divisées par 4 en moyenne dans les musées du réseau de la FEMS par 4 en moyenne pour citer quelques exemples – a été soulignée par l’ensemble des intervenants, même si dès la réouverture les musées ont pu à nouveau accueillir des tournages.

Des idées intéressantes ont émergé pour tenter de pallier ou remplacer les moyens défaillants. Universcience a souligné le coût des expositions et la question à se poser de la gratuité des ressources numériques mises en ligne. Le Mucem a présenté sa démarche à l’égard des entreprises relatives au mécénat, évoqué une nouvelle grille tarifaire de privatisation à basse jauge, proposé d’équiper les salles de réunion pour la visioconférence pour mieux les rentabiliser et réfléchi à une nouvelle stratégie de billetterie basée sur le principe d’abonnement (« musée à la demande »). Plusieurs établissements se sont aussi réjouis de voir revenir les publics, même en petit nombre et ont proposé la gratuité d’accès à tous – dans les musées de la Ville de Marseille, les musées de la Ville de Rennes, à l’Institut Giacometti par exemple, mesure qui existait déjà dans les musées de Dijon.

Les visiteurs

A défaut de pouvoir venir dans les musées, les visiteurs ont apprécié les offres numériques accessibles en ligne sur leurs sites : visites virtuelles de collections ou d’expositions, conférences, dialogue avec les commissaires d’expositions ou les gestionnaires d’une collection, dossiers documentaires électroniques en nombre, expositions virtuelles, textes de salles, ateliers pédagogiques. Des interviews de scientifiques ont été proposés par Universcience qui a aussi après la réouverture organisé un festival sur l’odorat : des kits ont été envoyés aux personnes qui s’étaient inscrites sur Internet et ont ensuite pu participer en ligne à cette opération. Le musée du Louvre a profité du confinement pour beaucoup améliorer les ressources accessibles sur son site internet et les éditorialiser, son souhait étant de garantir une complémentarité entre les visites virtuelles et les visites au musée : 12 millions de connections ont ainsi été comptabilisées (2/3 des fréquentations annuelles du site en 3 mois).

Les musées ont enregistré à leur réouverture une baisse de 80 % des visiteurs en moyenne puis, rapidement, une amélioration sensible des chiffres, variable cependant selon les institutions : le MuseoParc Alésia a retrouvé des chiffres identiques à ceux de l’année précédente, le Mucem 75 % de sa fréquentation normale dès sa réouverture alors que le Musée du sport déplorait le manque de retour de son public. Une enquête a mis en évidence les attentes du public touristique pour une expérience réussie, peut-être applicable en ces temps particuliers : la qualité de la relation vécue est le premier critère, vient ensuite le sentiment de sécurité puis la qualité de l’offre. Les visiteurs ont du reste noté de façon très positive les mesures déployées par les musées pour les accueillir dans les meilleures conditions sanitaires. Le public familial et local a été le premier à revenir au musée, avec le retour de quelques étrangers pendant l’été. Il a notamment plébiscité les établissements en zone verte ou associés à des jardins, tels les Jardins de vignes dans la communauté d’agglomération d’Epernay, les musées en Isère ou le musée des Impressionismes Giverny. L’équipe des Abattoirs a ramené au musée les publics empéchés, qui n’utilisent pas le numérique. Le musée du Louvre a repensé toute la programmation de ses activités de médiation pour l’été et a inventé les « mini-découvertes » dans des espaces emblématiques du musée, accessibles gratuitement et sans réservation, qui ont ainsi accueilli 33 800 personnes, familles franciliennes principalement, pour 3100 visites.

Le public scolaire pendant et après le confinement

Le confinement ne permettait pas l’accueil des publics scolaires dans les conditions habituelles. De nombreux musées ont fait différentes propositions accessibles en ligne telles des ateliers pédagogiques virtuels. Les musées de la Ville de Strasbourg ont produit des kits de médiation destinées aux enseignements pour qu’ils puissent créer leur propre animation et ce en Français, en Alsacien ou en Allemand. Les animateurs se sont déplacés dans les classes. Tous ont aménagé les conditions de participation aux opérations menées en partenariat avec le ministère de la Culture et le ministère de l’Education nationale : dispositif 2S2C (sport, santé, culture, civisme) ; « L’été culturel et apprenant », destiné à faire venir les enfants et les familles au musée tout en soutenant la création artistique. Ainsi, « L’école au musée », au musée des Beaux-Arts de Caen, a proposé l’accueil pendant le confinement des classes par demi-groupes par des médiateurs volontaires.

De la même façon, il a été décidé de proposer un « Eté culturel » pour, notamment, les enfants qui ne partiraient pas en vacances l’été 2020. Le Musée national du sport a accueilli des centres de loisirs dans le respect des protocoles gouvernementaux : pas de stationnement des groupes devant la même vitrine, éviter les croisements, mise à disposition d’une salle de quarantaine contenant le matériel pédagogique qui ne s’échange pas. La distanciation physique a été matérialisée à l’aide de cerceaux, de cordes d’alpinisme. Dans la mesure du possible, ces ateliers ont eu lieu à l’extérieur du musée, tout comme ceux proposés par les musées de la Ville de Strasbourg et ont connu un réel succès. Certains musées nationaux ont mené des actions en direction des publics empêchés ou en situation de handicap : street art au Centre Pompidou dans six lieux différents, ateliers artistiques au château de Versailles, accueil d’enfants en situation de décrochage au musée d’Orsay. Le musée de la Poste a organisé des colonies virtuelles.

La communication

Si on a pu déplorer un manque de communication générale sur les conditions de la réouverture des musées, les établissements ont néanmoins utilisé les réseaux sociaux pour informer, rassurer et faire revenir les publics. Certains ont mis à profit le temps du confinement pour apparaître davantage et mieux sur les réseaux sociaux. Le Musée Magnin a déployé une belle créativité en postant un hashtag différent tous les jours, en s’associant à toutes les opérations nationales et internationales, en utilisant la plateforme et le hashtag « La culture chez nous », et en proposant de nombreuses activités : jeux – quizz, énigmes, jeu des 7 erreurs – informations, diffusion d’images, semaines thématiques, présentation tous les jours d’une œuvre différente, participation à la Museum week, célébration d’anniversaires d’artistes, échanges avec des spécialistes d’héraldique. Les contacts avec les 25-45 ans ont été ainsi vivifiés. Aux Abattoirs, le compte Twitter a été consacré à la valorisation des œuvres de la collection, Facebook dédié à la pédagogie et à un cours hebdomadaire d’histoire de l’art. Le Mucem a remplacé une inauguration par une webTV sur sa chaîne Youtube, destinée à la présentation de l’exposition et la programmation qui l’accompagne.

Le développement durable

Une des leçons de ce confinement a été de repenser le musée dans un format différent, plus éco-responsable et ce dans tous les domaines. Remplacer de nombreuses réunions qui nécessitent des déplacements coûteux et énergivores, mieux former encore les personnels, organiser le télétravail de façon pérenne, privilégier les expositions d’œuvres de la collection ou appartenant à des musées peu éloignés et ce sur une durée allongée, ne pas dépendre du numérique, durable d’un certain côté mais nécessitant personnel dédié et matériel en nombre…les idées ont fusé. Les uns et les autres ont posé un constat positif et prometteur d’une nouvelle manière de fonctionner : un travail en équipe réactivé, une adaptation renouvelée, une créativité boostée, malgré des moyens réduits.

Conclusion

Professionnalisme, motivation, créativité et solidarité sont le socle commun des expériences déployées par les musées pendant et après le premier confinement de l’année 2020 et présentées dans ces séances. Celles–ci ont été le moment de partager une légitime inquiétude que tous, néanmoins, ont choisi de laisser de côté pour se mettre au service des collections et des publics.

Vendredi 30 octobre 2020 : un deuxième confinement vient d’être décidé par le gouvernement français et les musées sont à nouveau fermés. ICOM France avance le démarrage d’un deuxième cycle de visioconférences et propose dès le jeudi 5 novembre : « Et maintenant… une nouvelle vague de résilience ?»

Florence Le Corre, Membre du bureau, ICOM France

NB : Ce bilan n’a pu intégrer toutes les expériences et les institutions qui se sont exprimées dans ces visoconférences. Que ceux qui n’y figurent pas veuillent bien m’en excuser : leur témoignage a été intégré, sans que tous soient cités.

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