Sophie Kervran garde le cap – La Gazette Drouot

Nous prêtons avec parcimonie, car nous avons relativement peu d’œuvres en réserves. Nous travaillons sur la mise en ligne de la collection, et allons développer les expositions virtuelles. D’autre part, le musée abrite un centre de ressources ouvert à tous les chercheurs, qui comprend environ 4 300 ouvrages, mille dossiers d’artistes, des milliers de photographies et de cartes postales anciennes, et plus de 500 manuscrits (la correspondance de Maurice Denis et Albert Clouard, des lettres de Paul Gauguin, de Charles Filiger, etc.). Un travail de catalogage et de numérisation est engagé. C’est un centre de référence pour l’école de Pont-Aven et, plus généralement, pour l’histoire de l’art en Bretagne au XIXe siècle. Quel regard portez-vous sur les collections, et quels seraient, selon vous, les manques à combler dans les prochaines années ?Notre première spécificité est de pouvoir montrer des œuvres sur le lieu même de leur création. Le fonds témoigne du caractère cosmopolite de ce village d’artistes, qui a accueilli aussi bien des Américains et des Hollandais que des Danois et des Anglais ; il montre également la manière dont l’art a évolué, depuis les années 1860 avec une peinture encore très académique, jusqu’aux avant-gardes dans le sillage de Gauguin, avec les peintres nabis, comme Maurice Denis, dont nous conservons un bel ensemble d’œuvres. La collection d’arts graphiques, très importante, est l’une de nos forces. En ce qui concerne les lacunes, il manque, je crois, des toiles majeures d’artistes comme Paul Sérusier ou Émile Bernard, des tableaux emblématiques de leurs grandes années à Pont-Aven. Le musée n’a cessé de s’enrichir au fil du temps, à un rythme soutenu ces dernières années, et j’entends poursuivre dans cette voie. De nouvelles œuvres viennent d’être acquises, une huile sur toile de Pierre-Eugène Clarin, deux zincographies de Gauguin de la suite Volpini – il n’en manque plus que deux pour qu’elle soit complète –, et un bois gravé d’Armand Seguin de 1894, que Paul Gauguin a dédicacé en tahitien à Maxime Maufra.

Le musée a noué, il y a quelques années, un partenariat avec Orsay. Entendez-vous développer ce type de collaborations ?Le partenariat sur cinq ans signé avec le musée d’Orsay devrait être reconduit. Sa présidente, Laurence des Cars, a récemment rappelé son intérêt pour le musée. Nous bénéficions de tableaux en dépôt de Gauguin, de Sérusier, et de facilités pour les prêts. D’autres projets se profilent. Nous sommes à une époque où les choses se font en collaboration, et je crois beaucoup à l’échange, à la mutualisation. Par ailleurs, beaucoup de collectionneurs gravitent autour de l’école de Pont-Aven. L’un d’entre eux devrait prochainement nous confier en dépôt trois toiles de Paul Sérusier. Ici, les expositions font souvent la part belle aux œuvres conservées en mains privées. Ce sera encore le cas pour « Mathurin Méheut et la Bretagne », qui sera présentée pendant l’été 2022, et dévoilera des œuvres rares, voire inédites. La situation sanitaire vous a-t-elle contrainte de revoir la programmation des prochains mois ?L’exposition sur Mathurin Méheut devait avoir lieu au printemps prochain. Cela s’étant avéré impossible, nous avions envisagé de la remplacer par « L’école de Pont-Aven. Variations sur la ligne », un accrochage autour de la collection d’arts graphiques, complété de prêts du musée d’Orsay, des musées des beaux-arts de Quimper et de Brest. Le projet a été transformé en un parcours qui se déroulera sur un an, dès janvier, au cœur des collections permanentes, avec une présentation renouvelée tous les trois mois. Nous avons finalement décidé de prolonger l’exposition « Réserve, ouvre-toi ! », jusqu’en mai 2021. D’une certaine façon, elle a « bénéficié » des deux confinements. Au départ, elle ne devait durer que trois semaines. L’exposition de l’été prochain ne change pas. Il s’agira d’étudier, en collaboration avec le musée des beaux-arts et d’archéologie de Roanne, la relation entre Jean Puy – peintre fauve méconnu –, et son marchand Ambroise Vollard. L’hiver 2022 sera ensuite tourné vers la photographie, une première pour le musée.

Vous présentez « Réserve, ouvre-toi ! », une exposition participative qui met en lumière des œuvres de la collection, habituellement conservées dans l’ombre. Que retirez-vous de cette expérience ?L’idée n’est pas nouvelle, Rouen l’avait fait avec « La chambre des merveilles ». Mais l’aventure est intéressante. Le projet a ouvert une réflexion sur ce que l’on montre ou pas, sur ce qu’est un chef-d’œuvre, sur le travail du conservateur et le regard des visiteurs sur les collections. Cela révèle leur goût, leur sensibilité. Deux mille personnes ont voté pour leurs tableaux, gravures ou dessins préférés, à partir d’une liste de cinquante œuvres établie par l’équipe. Leur palmarès, présenté de la trente-cinquième place à la première – L’Attente d’Alfred Delobbe a récolté la majorité des suffrages –, esquisse un autre portrait du musée, et révèle quelques trésors cachés de Victor Prouvé, d’André Dauchez, de Ferdinand du Puigaudeau, de Mary Piriou, de Louis Roy, etc. Les cartels ont été rédigés par des membres de l’association des Amis du musée, du centre socioculturel La Balise, à Concarneau, mais aussi par des élèves de l’école de Saint-Yvi, qui ont proposé des textes décalés, des fictions, des poésies, inspirés par les œuvres. Vous êtes également conservatrice du musée de la Pêche, à Concarneau, pour lequel un projet de rénovation est envisagé depuis des années. Où en est-on ? L’équipe de la communauté d’agglomération Concarneau Cornouaille Agglomération (CCA), gestionnaire des deux musées, a changé lors des dernières élections. Le projet n’a pas pour autant été abandonné. On s’interroge sur la rénovation du bâti, qui a vieilli, et la modernisation du parcours permanent. Le musée fête ses soixante ans en 2021. L’ambiance du lieu plaît au public, il faut veiller à ce qu’il ne perde pas son charme. Mais le musée doit être davantage en phase avec les besoins et les attentes d’aujourd’hui, en termes de présentation, de médiation, d’outils pédagogiques. Le discours a également besoin d’être repensé, d’autant que des problématiques comme la surpêche, le développement durable, ou la place des femmes sont des questions très actuelles.

à voir« Réserve, ouvre-toi ! », musée de Pont-Aven, place Julia, Pont-Aven (29), tél. : 02 98 06 14 43, http://www.museepontaven.fr. Jusqu’au 30 mai 2021.

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