L’inhumanité (2) – Le Club | Mediapart

Un vigile m’a abordé courtoisement (avec mon air de vieillard cacochyme, je lui inspirais une sorte de méfiance, je devais avoir l’air d’un qui ne répond pas aux normes prescrites) et m’a dit : « le dimanche, on ne peut régler ses achats que par carte ». La colère m’a empli (c’est bien, la colère, souvent, c’est ce qui permet de pleinement vivre) et je me suis dit que jamais je ne paierais une salade avec une carte de paiement, et je suis rentré chez moi. Sans salade. Et, une fois de plus, c’est ma pauvre épouse qui a essuyé les dégâts en supportant les mots de ma colère. Mais il faut aller plus loin qu’une simple colère et aller au-delà qu’une histoire de salade. Cette histoire devrait nous pousser à nous questionner sur ce qu’est en train de devenir la société dans laquelle nous vivons.

L’oubli de la matérialité des échanges

C’est, bien sûr, comme toujours, le domaine des échanges, l’économie, qui est le domaine du symptôme. Ne pas pouvoir payer une salade en espèces, c’est se trouver confronté à une société dans laquelle les échanges sont entièrement numérisés. Les échanges n’ont plus la matérialité des espèces « sonnants et trébuchantes » ni même des espères sous la forme de billets de banque en papier. Non : les échanges sont en train de devenir immatériels, nus sommes en train d’oublier ce qui caractérisait les échanges : le geste d’acquérir une salade en échangeant, contre elle, des espèces. Les échanges ne se déroulent plus sous la forme du troc (cela, il y a longtemps que cela a disparu), ni même sous la forme de la monnaie matérielle, parce que la monnaie n’est plus que numérique, il s’agit d’une monnaie virtuelle. Peu à peu, insidieusement, sans même que nous nous en soyons rendus compte, les échanges se sont progressivement caractérisés par la numérisation. Au lieu d’acheter une salade en espèces et de pouvoir l’acheter par carte (soyons honnêtes : parfois, cela m’est arrivé de me retrouver sans monnaie parce que j’avais oublié de retirer de l’argent, et, dans ce cas, j’étais bien content de pouvoir payer ma salade grâce à une carte de paiement), dimanche dernier, j’étais obligé de payer ma salade avec une carte. Pas de carte, pas de salade. C’est ce qui me semble une étape de plus dans l’aliénation que la société nous impose : elle nous impose la dématérialisation de l’économie de marché. C’est de cette manière que, sournoisement, insensiblement (nous y reviendrons), l’économie cesse d’être une économie politique, pour devenir une économie réduite à un marché. En effet, pour qu’une économie soit réellement politique – autrement dit : soit une économie engageant les citoyens qui la mettent en œuvre – il faut que ceux-ci en soient des acteurs, conscients et responsables. Or, on ne peut pas être acteur d’une économie que l’on ne voit pas, d’une économie dans laquelle on ne peut pas faire l’expérience matérielle, palpable, de la valeur des biens et de la matérialité des échanges si l’économie se réduit à un marché virtuel. Cela dit, le pire demeure qu’une fois de plus, la lutte des classes conserve toute sa signification. En effet, merci pour eux, ne vous inquiétez pas pour eux : les riches, les classes aisées continuent à faire l’expérience tout à fait matérielle des échanges puisqu’ils continuent à avoir la maîtrise de la langue dans laquelle ils se déroulent : la monnaie. Mais ce sont les pauvres, les classes défavorisées qui, elles, sont en train de se faire piéger par la numérisation des monnaies, des échanges et de la communication et de subir une aliénation encore plus vive qu’auparavant.

Une culture du numérique et du virtuel

Mais, comme toujours, il ne s’agit que d’un symptôme. Le mal – car je n’hésite pas à parler d’un mal – est plus profond, plus répandu, il touche tous les domaines de la vie sociale. C’est l’échange, la relation à l’autre, qui est en train de disparaître. Une fois de plus, c’est sournoisement, insidieusement, que cette évolution s’est engagée, puis s’est poursuivie, jusqu’à ce jour, où, sans qu’on ne s’en soit pleinement rendu compte, c’était trop tard : la société de l’échange et des relations sociales a disparu. Il y a longtemps que j’avais apprécié la numérisation des journaux. En effet, je suis un maniaque de l’archive, et je trouve depuis longtemps que c’est pratique de pouvoir, grâce au numérique, aller retrouver un numéro de journal publié il y a longtemps. Mais, pour moi, l’usage de la numérisation de la presse écrite sur papier n’allait pas au-delà de l’archive. L’avantage de pouvoir recevoir et conserver Mediapart sous sa version numérique est le même : on n’imprime que les articles que l’on a envie de lire, et on conserve les autres. En revanche, je ne conçois pas de lire un livre sur écran. Ce n’est plus de la lecture, car on ne lit pas seulement avec les yeux : on lit aussi avec les doigts (le geste de tourner les pages), avec l’odeur du papier, avec le poids du livre sur les genoux. N nous trompons pas : la lecture ne se réduit pas à la découverte des lettres et des mots par le travail des yeux. C’est toute cette culture de la lecture avec le corps que l’envahissement de notre société par le numérique est en train de faire disparaître. Depuis la pandémie et la peur distillée avec soi par notre société, même le geste de se serrer la main st en train de disparaître. Et, du coup, une interrogation succède à une autre, les questionnements se succèdent. Finalement, on peut se demander comment la pandémie et la menace sanitaire s’articulent à l’évolution de la déshumanisation de notre société. En accentuant les diverses formes d’aliénation auxquelles nous sommes soumis, les contraintes sanitaires en ont fait naître une autre : l’accentuation des logiques de la déshumanisation, l’aggravation de la perte des contacts et de la réalité des relations sociales. Ce n’est plus seulement que l’autre est un ennemi potentiel dont il faut se méfier, car il pourrait être porteur du virus ; c’est la relation même à l’autre qui est potentiellement dangereuse. Mais, ainsi, en rendant impossible toute matérialité, toute réalité des relations sociales, notre société à franchi une étape nouvelle dans l’aliénation : c’est la relation même à l’autre qui devient, en quelque sorte, porteuse d’un virus. Il ne s’agit plus du Covid-19, car, si cela n’avait pas été lui, la société dans laquelle nous vivons en aurait trouvé un autre. Ce qui est potentiellement dangereux, ce qui est à proscrire, d’urgence, c’est le lien avec l’autre. Cela explique ce que, depuis le début, j’avais du mal à comprendre : cette universalisation de la maladie, cette pandémie. Je n’avais pas compris, car ce qui est universellement à proscrire, c’est la relation à l’autre. Deux remarques, pour conclure. La première pour faire part de ce qui m’obsède depuis le début et l’obligation du port du masque : sans doute parce que j’ai enseigné, je me demande comment les petits qui sont nés ces dernières années et qui auront vécu toute leur petite enfance vivront-ils après avoir été entourés de maques toutes leurs premières années ? La deuxième pour nous rappeler, une fois de plus, ce que nous disent les psychanalystes : c’est sur l’image que nous nous faisons de l’autre et sur l’image que nous pensons l’autre avoir de nous que nous fondons notre personnalité, notre identité. C’est ce que Lacan désigne comme l’expérience du miroir. Mais de quoi sera faite une relation à l’autre dématérialisée comme notre société veut qu’elle devienne ? N nous trompons pas : le danger est réel, la menace est bien vive, mais pas où nous le croyons. La menace est celle de la perte du lien social et celle de la disparition de la société.

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