Enseigner l’histoire 3—3 – ‘A’A’

3 e partie Cyril Veillon : Nous aimerions clore ce débat en posant une dernière question autour de l’architecture et de la nécessité, ou pas, d’une forme de médiation pour en rendre compte. Y a-t-il, pour commencer, une « discipline architecturale » à défendre ?

Fabrizio Gallanti : Je ne sais pas si le terme de discipline est le bon, trop fermé et protégé par des frontières nettes. Sur ce point j’aimerais faire une analogie avec la musique populaire. On peut y observer un travail de réinvention, de métissage et de collage qui fait la force de toute musique populaire contemporaine. On y observe une connaissance très fine, très intime de l’histoire qui fait toute sa richesse : un producteur ou DJ sérieux ne peut pas fonctionner sans un répertoire de références. Je crois que l’architecture pourrait opérer de la même manière. L’intérêt pour d’histoire de la part des étudiants est toujours là, même s’il n’est plus articulé de la même façon. C’est à nous de répondre à ce désir en réinventant les outils pour faire émerger une histoire plus mobile, plus dynamique et critique. Dans ce sens-là, je trouve que nous sommes aussi dans une période très stimulante. Quand les étudiants nous disent qu’ils en ont marre d’entendre parler des mêmes auteurs, c’est à nous d’aller en trouver d’autres.

Françoise Fromonot : À propos des bâtiments qui parleraient d’eux-mêmes, la vogue dans les écoles depuis un moment est tout de même aux formes qui s’exprimeraient par leur seule présence, comme des émanations de l’essence même de l’architecture et de ses fondamentaux. On n’aurait donc pas à les expliquer ni à les justifier. Voilà peut-être qui désigne l’attitude « disciplinaire » au sens le plus étroit et rigide du terme. Ce que l’histoire nous apprend au contraire, c’est que les formes sont chargées des discours qui les ont constituées au fil des circonstances et des contextes en tant que pertinentes, reconnaissables et éventuellement partagées. Ces discours ont pu être rivaux ou contradictoires, certains ont été supplantés par d’autres, pour de multiples raisons qu’il s’agit d’analyser.

Plutôt que se replier sur des sécurités illusoires, ou se laisser immoler sur l’autel de l’efficacité, l’enseignement de l’histoire pourrait mieux tirer parti de cette complexité, oser en effet affronter des questions marginales, exhumer des auteurs laissés dans l’ombre, multiplier les points de vue, déstabiliser les idées reçues des étudiants pour les habituer à argumenter. Ce dont l’architecture a plus que jamais besoin, à mon sens, c’est d’une histoire problématisée et agile, mais surtout intranquille, et pourquoi pas polémique.

Jean-Louis Cohen : Le terme de discipline me gêne aussi un peu. Parle-t-on d’une culture architecturale qui intégrerait tout ce qui relève de la pratique du projet, mais aussi son environnement conceptuel, scripturaire, visuel et autres ? C’est un terme très connoté par l’utilisation qui en a été faite par quelqu’un comme Zevi, qui avait une conception très instrumentale de l’histoire. Donc, tous les termes sont glissants.

L’important est de mettre à jour l’historicité des savoirs, des techniques et des procédures. Et je pense que ça, c’est une des choses à faire comprendre aux étudiants. C’est ce qui manque complètement dans la plupart des écoles d’ingénieurs. Certaines d’entre elles ont une conscience de l’histoire des champs de la technique, mais beaucoup évoluent dans l’immédiateté d’un présent et la certitude qu’il n’y a aucune raison de se pencher en arrière. Tout à l’opposé, les architectes ont toujours été tentés de regarder dans le rétroviseur, ne serait-ce que pour légitimer des formes nouvelles. Comment faire en sorte que dans l’enseignement, l’architecture produise à la fois des connaissances contemporaines et prospectives tout en les inscrivant avec une certaine précision, dans le champ de l’histoire ?

Philip Ursprung : L’idée que l’architecture parlerait d’elle-même, c’est comme si imaginer que l’art n’a pas besoin d’être exposé. C’est comme si imaginer que les poissons n’ont pas besoin d’eau. Ça n’a pas vraiment de sens.

Christophe Catsaros : J’aimerais revenir sur le constat que fait Jean-Louis de ce qui viendrait à manquer à l’ingénierie aujourd’hui. Je le sais d’expérience, pour avoir assisté à l’effritement des capacités de l’ingénierie de parler de ce qu’elle met en place. L’ingénierie n’est pas en train de perdre uniquement son aptitude critique. Elle est en train de perdre intégralement la parole. La capacité de l’ingénierie de générer un discours soit-il descriptif, n’a cessé de décliner. De dominante qu’elle fut il y a un siècle, elle a progressivement disparu. Et la numérisation y est pour beaucoup.

Aujourd’hui, pour trouver des contributeurs capables d’écrire sur l’ingénierie de notre temps, il faut se lever tôt. C’est un champ du savoir qui a complètement disparu. Donc, peut-être qu’en le réinventant, on pourrait contribuer aussi à l’intelligence et à la compréhension de ce qui nous arrive sur un plan médiatique.

Françoise Fromonot : Sans compter que sur de nombreuses questions actuelles, matériaux, ressources, énergie, etc., les ingénieurs de tous horizons sont vraiment en train de prendre la main. Une critique de l’ingénierie par l’architecture s’impose aussi pour cette raison, en convoquant à nouveaux frais l’histoire et la théorie.

Christophe Catsaros : C’est vrai que la réponse apportée aux défis environnementaux de notre époque mérite d’être considérée de façon critique. Aujourd’hui, il y a quelque chose qui est en train de se présenter comme une solution technique face au désastre annoncé. On peut dire que l’industrie des matériaux est en train de faire passer un renouveau du secteur de la construction pour un sauvetage du monde. Faire la part des choses entre greenwashing et durabilité impose de rétablir des capacités critiques. C’est presque de l’ordre de l’urgence face à ce déferlement de bonnes intentions et de solutions miracles.

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