Walid Lemkecher, artiste plasticien à La Presse : «Donnez à votre peinture le temps de la maturation» – La Presse de Tunisie

Auréolé de plusieurs prix à l’international, et récemment de la Médaille d’argent de la prestigieuse Académie des Arts, Sciences et Lettres, octroyée par l’Académie Française sous le haut patronage du Président de la République Française, Walid Lemkecher est un artiste peintre qui s’est créé un univers distingué au fil des années. A travers son art, souvent pluridisciplinaire, il parvient à entraîner son spectateur dans une dimension lumineuse, historique et onirique. Rencontre distinguée.

Votre art entraîne les passionnés dans un univers distingué: ils ne le découvrent pas, ils le vivent, notamment, en voyageant dans le temps et en s’immisçant à l’époque des bals dans les cours, des scènes d’antan, des mondanités de l’époque et autres grandeurs… D’où vient cet intérêt pour cette thématique propre au ballet, à l’Histoire ?
Cette thématique est ancrée en moi de par la passion que je porte pour le ballet classique. J’ai pratiqué cette discipline durant quinze années et j’ai été formé par plusieurs professeurs de renom, dont principalement M. Bernard Boucher, premier danseur à l’Opéra de Paris et professeur de danse dans sa Porpora Académie. La danse classique, au-delà du travail d’entraînement physique, d’apprentissage des mouvements académiques, de rôles, de placement du corps, le mouvement, les sauts et pirouettes, le geste et l’intention, c’est une histoire qu’on raconte à travers une mise en scène, des variations (danses), costumes, lumières et musique : tous les ingrédients sont réunis pour offrir un spectacle visuel. Ma peinture a évolué ces dernières années pour garder l’essence justement de cette empreinte de la force visuelle. L’effet spectaculaire en donnant à voir une peinture aux atmosphères particulières, subtiles, romantiques, contenant un univers onirique, une peinture fantastique et où la dimension du rêve est très présente. Sa lecture est un décodage pour atteindre le sens. Quoi de mieux que les époques lointaines des tsars, des ballets fastueux, des fêtes, des grandes romances et tragédies qu’on retrouve richement dans l’histoire. Les époques lointaines, tout comme le ballet et le cinéma, sont pour moi une source d’inspiration, une base de construction dans mes mises en scène picturales.
Vous nourrissez une passion pour la chorégraphie. Vous fusionnez ainsi, à travers votre œuvre, plusieurs disciplines artistiques, tout en vous adaptant aux canaux modernes de diffusion. Est-ce aisé pour vous de vous intéresser à autant de disciplines en même temps ?
Je suis un artiste perfectionniste et très exigeant envers moi-même : le détail est très important pour moi, tout comme la présentation finale de la toile. Les mises en scène de mes peintures dans leurs constructions sont millimétrées, tout est étudié, réfléchi. Je parle d’un dispositif partant de l’œuvre majeure en peinture qui est le centre, ensuite vient le format vidéo pour la présentation et la mise en lumière de la toile à travers une mise en scène chorégraphiée et dansée où je fais corps avec la toile dans un moment de célébration. Ma vidéo de présentation de ma dernière toile «This Is Not A Fairy Tale» est l’aboutissement pour moi de ce dispositif car je présente réellement un spectacle visuel, un ballet en deux actes en danse, musique et mise en scène. Il m’a fallu un mois et demi entre prises de vues des séquences et montage ensuite de la photo portrait, de mise en scène avec la toile saisie au moment de la conception de la vidéo. Tout cela est assuré par moi-même. Je tiens la chaîne de création, conception, réalisation et production de A à Z. Dans mes vidéos, ma peinture est mon reflet : je me fonds dans ma toile pour faire corps. Je raconte une histoire et vous êtes spectateurs. Le moment culminant pour moi est quand je retire le voile qui recouvre ma toile pour vous la faire découvrir. C’est le lever de rideau : nous sommes sur scène et vous êtes devant un spectacle. C’est de cette façon que j’aime présenter mon œuvre. Il faut que tout se joue dans un moment de transcendance, un moment de grâce, raison pour laquelle je réunis plusieurs disciplines dans ma peinture. J’aime habiller ma peinture d’un dispositif reliant plusieurs disciplines qui sont là pour justement servir la notion de spectacle/spectaculaire. Toutes ces disciplines qui se jouent à l’intérieur du dispositif font partie de mes compétences artistiques, mon apprentissage, développées au fil de ma propre histoire d’artiste. Je suis un peintre qui travaille comme un chef d’orchestre, comme un chorégraphe où l’ensemble des détails fait l’unité de l’image, l’œuvre finale. Il faut que ma peinture soit à mon image. Je suis un artiste qui a plusieurs cordes à son arc que j’active au service de ma peinture. C’est ce qui fait que je pense mon originalité d’artiste peintre contemporain. Je présente mon œuvre d’une manière qui me ressemble et qui fait écho à celui que je suis. C’est ce qui fait mon empreinte de peintre identifiable parmi les peintres contemporains, justement à travers toute la chaîne de ce dispositif de présentation qui fait lui-même Œuvre. L’œuvre dans l’œuvre.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre intérêt pour la femme, et la féminité, très récurrentes à travers vos tableaux ?
Le sujet de la femme, picturalement parlant, est idéal pour aborder une large palette dans le champ des techniques de représentations à travers le traitement des éléments iconiques tels que diadèmes et bijoux, costumes, étoffes et coiffes. Dans ma dernière toile «The Thread Of Tales» c’est une figure masculine que je représente, un danseur étoile de l’Opéra de Paris. J’aime que la maîtrise de la technique soit présente dans ma peinture. La peinture est un métier où il faut passer un certain temps dans l’apprentissage de la technique, ce qui permet ensuite une grande liberté dans la manière de peindre, le style, la technique constituent le nerf de ma peinture, sa colonne vertébrale au service de l’expression et le sens qui émane de l’œuvre. J’aime l’honnêteté, le vrai travail, la grande peinture. C’est de cette manière que j’aborde ma peinture. La femme est un sujet central dans ma peinture pour la plupart du temps, une vision, une apparition, elle représente un sentiment, une émotion : il y a tout un discours qui émane de cette figure principale debout ou assise, de son regard, posture et costume en interaction avec tous les autres éléments autour d’elle. La femme dans ma peinture est l’essence de cette vision romanesque, d’un amour impossible. «The Hunt», «This Is Not A Fairy Tale» et «Somewhere Suzy- The dream of freedom» sont l’illustration même de cette vision symbolique, énigmatique et mystérieuse de la femme.
Aspirez-vous, à raconter, à vous ancrer dans l’histoire à travers vos accomplissements artistiques ou considérez-vous que votre travail questionne notre époque actuelle ?
Je vois ma peinture, mon art dans sa globalité comme une œuvre intemporelle à vrai dire, qui traverse le temps. Je suis un artiste contemporain qui fait des passerelles entre passé, présent, futur sans cesse en mouvement, en questionnement, en évolution. Mon histoire c’est tout le chemin accompli et qui reste aussi à accomplir sans cesse dans l’apprentissage pour être le plus proche de moi-même. J’ai le temps de faire évoluer ma peinture à chaque étape de ma vie et de mon histoire. C’est ce que je raconte dans la vidéo «The Thead Oh Tales», mon chemin d’artiste. Je vous répondrai enfin par : j’espère que j’aurais la possibilité de voir un jour que ma peinture s’inscrive dans l’histoire et elle sera sans doute le reflet d’une époque qui est la mienne, puisqu’elle questionne certains sujets tels que les valeurs et fondamentaux du travail dans la peinture, le vrai, juste et honnête, la sincérité, l’effort immense que cela demande aujourd’hui pour pouvoir se distinguer par sa peinture, de se faire une place. Egalement, la femme dans ma peinture est inspirée de femmes contemporaines, des muses vivantes qui ont posé pour moi et qui possèdent une lumière et une épaisseur psychologique et constituent un point de départ dans la construction de ma toile.

Votre parcours est particulièrement prolifique. Vous avez accompli un parcours exemplaire, pas qu’en France, mais, un peu partout, et ça continue… Qu’avez-vous à dire aux jeunes artistes tunisiens qui aspirent à une carrière comme la vôtre ?
Il faut s’accrocher, il faut travailler et persévérer, ne pas lâcher. Il faut suivre votre petite voix intérieure, il faut vous faire confiance et surtout travailler votre univers, votre palette de couleurs, vos inspirations et votre identité artistique pour qu’elle soit universelle, sans frontières. Donnez-vous le temps et donnez à votre peinture le temps de la maturation. C’est votre passion qui vous le permettra ; plus forte et solide elle est, plus loin et plus sûrement vous irez avec la force du travail et la persévérance. Restez vrais, authentiques et ouverts, restez vous-mêmes.
Récemment, vous avez gagné la Médaille d’argent de la prestigieuse Académie Arts/Sciences / Lettres, primée par l’Académie Française et qui se trouve sous le haut patronage du Président de la République Française. Pouvez-vous nous en dire plus?
Pour présenter un peu l’académie : l’Académie-Arts-Sciences a été fondée le 12 novembre 1915 (par René Flament – Membre de la Société des Gens de Lettres, parrainée par les plus hautes personnalités des Arts, des Sciences et des Lettres). Elle a pour vocation de reconnaître et de promouvoir les femmes et les hommes qui, par leur talent et leur travail, participent au rayonnement de la culture dans les domaines artistique, littéraire et scientifique. Je suis honoré de recevoir la distinction de la Médaille d’argent de la prestigieuse Academie Arts-Sciences suite à la présentation de mon dossier artistique contenant mes œuvres : peintures et dessins de 2017 à 2020. Dossier établi et présenté conformément au Règlement de la Commission Supérieure des Récompenses. C’est un grand honneur pour moi que de voir mon art récompensé et primé, rien n’a plus de valeur à mes yeux que cette reconnaissance artistique, de réaliser mon rêve d’artiste et poursuivre mon chemin. A cet effet, je remercie chaleureusement le président de l’Académie et tous les membres du jury de sélection pour cette récompense et pour leur soutien indéfectible pour mon art. Rétrospectivement, j’ai été distingué par la médaille d’Etain de l’Académie en 2017 qui m’a été remise par la présidente et tous les membres du jury de sélection. La cérémonie pour la remise de ma Médaille d’argent aura lieu le 25 septembre à l’Hôtel Intercontinental, salle Opéra et à deux pas de l’Opéra de Paris. C’est tout un symbole pour moi, j’ai l’impression que tout prend son sens et s’aligne comme une évidence.
L’art digitalisé ou numérisé a pris une ampleur considérable pendant la crise de la pandémie. Comment l’avez-vous vécu en tant qu’artiste plasticien ? La numérisation est-elle l’avenir des arts ?
Pour ma part, je pense qu’il faut rester prudent avec cet outil. C’est un outil qui se révèle efficace pour mettre en vitrine, pour communiquer, pour afficher et promouvoir son art ou faire des propositions de visites 3D de musées ou expositions. Dans cet angle, le digital remplit une fonction. Moi, je l’utilise dans cette optique pour communiquer, pas plus. Je doute qu’on puisse transmettre la puissance d’une œuvre, sa matière, sa densité et sa force par l’image ou la fabriquer par l’image numérique pour en faire une œuvre à part entière. Il est certain que nous sommes à l’ère du digital, mais on perd la qualité essentielle de l’œuvre : la main de l’artiste, la profondeur et l’émotion qu’on peut ressentir en découvrant l’œuvre originale réalisée par la main de l’artiste et en la découvrant en direct de nos propres yeux.
En temps de crise sanitaire, cet outil s’est révélé efficace pour remplacer les expositions réelles par des expositions virtuelles, ce fut le cas des salons auxquels j’ai participé durant le confinement : le Salon d’automne 2020 et le Salon des Artistes français 2021 où l’évènement fut remplacé par une exposition virtuelle avec une mise à disposition d’un catalogue en ligne et une visite virtuelle.
Quel message voudriez-vous transmettre à une génération naissante d’artistes prometteurs tunisiens ?
Gardez votre flamme intérieure vivante et intacte. C’est essentiel, gardez le cap, pensez grand et rêvez, rêvez votre art. Cultivez votre passion, votre jardin secret et travaillez votre art sans compter les heures, c’est la flamme de votre vie qui vous consume, votre lumière qui fait votre art. N’essayez pas de ressembler à tel ou tel artiste : soyez vous-même. Le temps vous appartient.
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