Culture à la pjj – Cairn.info – Bernard Guzniczak

Culture mais non, il s’agit bien de quelques-unes des actions menées au sein des établissements de la Protection judiciaire de la jeunesse (pjj).
Car oui, la pjj contribue bien à « l’éducation artistique et culturelle » et la circulaire du 3 mai 2012 [1]http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2012/06/cir_35343.pdf relative à la « mise en œuvre des projets culturels destinés aux personnes placées sous main de justice et aux mineurs sous protection judiciaire » pose les bases de ses actions.
Pour citer ce texte, les activités culturelles et artistiques font donc « partie intégrante de l’action d’éducation mise en œuvre par les services de la Protection judiciaire de la jeunesse ». Et il fait référence à un autre texte [2]http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2012/04/cir_35170.pdfLa… – la circulaire d’orientation du 3 avril 2012 relative à l’action d’éducation structurée par les activités de jour – en y ajoutant une dimension supplémentaire qui est celle d’installer une « collaboration entre le ministère de la Culture et de la Communication et la Protection judiciaire de la jeunesse ».
Mais qu’en est-il réellement ? Premier constat, tant dans cette circulaire du 3 mai 2012 que dans certaines représentations, sport et science sont les grands absents quand on parle de culture… alors que sport et culture sont considérés tous deux par l’Unesco comme étant des « formes fondamentales d’expression humaine » et que de nombreux centres de culture scientifique existent tant à Paris (La Villette) que dans les régions.
Toutes les cultures
N’y aurait-il pas là une vision élitiste de la culture ? Car en réalité, le sport garde une place importante dans les activités de la pjj. Il suffit de regarder la mobilisation importante qui a lieu autour de l’événement sportif qu’est le Challenge Michelet. Cette série de rencontres sportives réussit, pour sa 43e édition, à rassembler plus de trois cents jeunes de tous horizons. Et quand, par ailleurs, le sport se mâtine, il devient culture urbaine et adopte des noms à consonance exotique : double-dutch [3], korfbal [4], urban-ball [5], ou plus simplement escalade, ou parkour… avec un k [6].
Et ces cultures urbaines ont -largement- le droit de cité. À l’instar du parkour, enseigné ou plutôt pratiqué au sein de l’École nationale de protection judicaire de la jeunesse (enpjj). Il rejoint, dans l’esprit, ces autres formes de cultures urbaines que sont le graff, le hip-hop, le slam. Toutes ces cultures qui sont parfois définies ou perçues comme étant plus faciles à aborder avec des jeunes ; comme s’il fallait aller sur leur terrain pour « entrer en contact avec eux ». Mais il ne faut pas perdre de vue que ces approches présentent un intérêt particulier comme à Caen, où l’équipe éducative du quartier mineur de la maison d’arrêt a mis en place, notamment, un atelier slam. Cécile Lherault, la directrice de ce service, définit ainsi l’intérêt principal de cette activité : « cela permet aux jeunes incarcérés de les aider à travailler leur histoire de vie, leurs émotions » et d’ajouter : « Tedd Zahmal [7], artiste et ingénieur du son intervient à la maison d’arrêt une fois tous les quinze jours. Il fait un travail d’écriture de textes que les jeunes enregistrent ensuite sur une bande son choisie, grâce à un studio mobile. Leur production leur est remise à leur sortie de détention. » Un artiste plasticien, Willam Revel, intervient également autour de la bd, de l’art urbain… Mais ce n’est pas la seule action de cette équipe de Caen. En effet, une convention a été passée avec la direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie (drac). Et malgré les contraintes de l’enfermement, de nombreuses activités culturelles sont organisées comme par exemple de la céramique, des arts du cirque et du théâtre d’ombre ou d’impro. Tout cela grâce à, comme le souligne Cécile Lherault, « une forte implication de l’équipe éducative mais également des partenaires institutionnels autour de la prise en charge des mineurs détenus ».
Autre exemple, celui de Troyes où une participation à un atelier intitulé : « Hip-Hop, du Bronx aux rues arabes » et organisé par l’Institut du monde arabe a été l’occasion pour des jeunes d’en savoir plus ; sur l’histoire et l’évolution du hip-hop mais aussi sur l’émergence de ce phénomène dans les pays arabes comme moyen d’expression lors du « Printemps arabe [8] ». Ils ont appris que dans certains pays, en Égypte par exemple, des groupes se sont constitués et plus particulièrement des groupes de filles souhaitant s’exprimer à travers des musiques, des paroles mais aussi des tags. Une guide conférencière les a sensibilisés à l’évolution des civilisations orientales et à l’histoire des religions. L’objectif était de leur apporter une meilleure connaissance du monde arabe dans sa pluralité et sa complexité. Et tout ceci, dans le cadre d’une action de prévention de la radicalisation, mise en place avec l’appui de la référente laïcité citoyenneté, Nathalie François, pour les jeunes pris en charge à l’unité éducative de milieu ouvert (uemo) et à l’unité éducative d’hébergement collectif (uehc) de Troyes.
Quant à la culture scientifique, elle est aussi présente dans les actions des professionnels. Et c’est bien ce qu’affirme Morad Bouhezam, éducateur à l’uemo Grenoble Sud, intervenant auprès de jeunes incarcérés : « L’atelier et la démarche scientifique ont pour volonté de sensibiliser les jeunes mineurs aux sciences autour d’enjeux d’avenir en matière de sciences et de techniques. L’esprit critique, technique et industriel est en effet un élément de formation et de construction de l’identité citoyenne. » On est bien là dans l’esprit de l’ouverture à la connaissance scientifique tel qu’il est préconisé par le ministère, mais de la recherche cette fois [9]. Preuve que les professionnels de la pjj s’emparent de certaines thématiques dans un esprit qui va au-delà des préconisations et avec passion. Comme le montrent aussi les thèmes choisis par cet éducateur : « D’Icare au Concorde ; du rêve à la réalisation technique » ou « Les secrets des pyramides et de l’égyptologie. »
On trouve donc à la pjj un véritable élan vers la culture scientifique et en direction des cultures urbaines, certaines se mélangeant au sport (suivre un cours de break dance est assez édifiant pour illustrer cela). Mais, bien évidemment, et cela est tout à fait légitime, l’accès à toutes les formes de culture est favorisé. Opéra, théâtre, musée, radio sont aussi des activités qui prennent une place importante dans les services.
Et vraiment toutes les cultures
Le théâtre prend une place particulière dans de nombreux établissements, il permet notamment de travailler avec les jeunes autour de leur propre expression et de leurs « outils » de communication. Mais l’opéra a aussi droit de cité ainsi, que, bien sûr, les arts plastiques.
À Lille c’est, par exemple, une sortie organisée par Samuel Blouin, éducateur et animateur de la commission culture de l’uemo de Saint-Omer, grâce à un partenariat entre la direction de la protection judiciaire de la jeunesse Grand-nord et le Louvre Lens. Dans la galerie du temps, emblématique d’un effort fait pour permettre une meilleure appropriation de l’Art par tous les publics, les jeunes ont montré un réel intérêt lors de leur visite. Six œuvres étaient présentées par Gunilla Lapointe, médiatrice référente culture-justice. « On s’adapte à chaque groupe. Il s’agit de captiver le public sans le rendre captif, savoir rebondir sur ce que les jeunes disent, ne pas les contraindre. L’objectif de ces visites étant de leur ouvrir l’esprit », a expliqué cette dernière, remarquant également leur sens prononcé de l’observation et du détail.
À Saint-Étienne, le pari est pris par les professionnels de l’établissement de placement éducatif et d’insertion (epei) de la Loire de lancer en 2015 le premier concours de photos via smartphone sur le thème : « Ma ville, mon quartier, mon village » ouvert, dans un premier temps, aux structures de l’interrégion Centre-Est.
Au départ de cette action, il ya une réflexion entendue par Hakim H’Doubane, éducateur au sein de l’unité éducative d’hébergement collectif (uehc) de Saint-Étienne : « Un adolescent placé au sein de l’uehc me demandait régulièrement de lui apprendre les rudiments de la photographie. Un matin, je décide d’apporter mon appareil photo reflex afin de lui apprendre les bases. Après 45 minutes d’explications et d’expérimentations photographiques, je remarque qu’il tient dans la main son smartphone et qu’il peut donc l’utiliser comme appareil photo. »
À partir de ce moment-là, le projet Art’phone se dessine : « Pourquoi ne pas apprendre aux jeunes de la structure à utiliser leur téléphone comme un vrai outil de création en les inscrivant dans une démarche artistique plus globale ? » Idée vite reprise par deux de ses collègues, Christine Chiner et Rachid Belaid, respectivement professeure technique et éducateur de l’unité éducative d’activité de jour (ueaj) de la Loire : « La démarche artistique pourrait ici s’inscrire dans le détournement de deux objets quotidiens de ces adolescents, le premier étant leur téléphone. Quant au second, il serait l’espace de leur quotidien, leur ville, leur quartier, leur village. »
Le projet Art’phone permet donc aux adolescents de faire une pause sur leur espace de vie quotidien. Une occasion pour eux de proposer une image, un souvenir ou toute autre chose qu’ils souhaitent faire partager dans le thème donné. L’idée est de laisser la parole aux adolescents afin qu’ils puissent porter un regard le plus libre possible sur un espace de vie public et social.
Car oui, ce qui fait la véritable spécificité de la pjj dans le rapport à cet accès à la culture c’est bien la place centrale du jeune. L’activité culturelle n’est plus considérée comme un simple média, elle prend en compte l’adolescent pris en charge dans toute sa complexité.
C’est aussi le sens de la circulaire de mai 2012 qui affirme, entre autres, vouloir « favoriser une approche territoriale et partenariale de l’éducation artistique et culturelle » et ce, grâce à un accord-cadre signé avec les directions régionales des affaires culturelles (drac) dans huit régions. Ou encore de « prendre en compte la diversité des modes d’accès des jeunes à l’art et à la culture ».
Principes et actions dont on voit, grâce à ce « tour de France de la culture », qu’ils sont bien relayés par les professionnels, dans les services et également au niveau de la formation. Car là encore, impossible d’énumérer toutes les actions entreprises par l’enpjj, tant en site central que dans les pôles territoriaux de formation (ptf). En formation statutaire des éducateurs, sont dispensées dans le cadre des enseignements relatifs à l’action d’éducation, des formations aux médiations culturelles. Chaque année plus d’une centaine d’heures de cours sont consacrées à la pédagogie et aux activités de jour, qu’elles relèvent du domaine scolaire, sportif ou culturel.
Des actions qui sont donc en parfaite synergie avec des projets pédagogiques comme celui que le service territorial d’insertion de Paris a mis en place en 2012 autour des métiers d’art. Les jeunes ont ainsi pu bénéficier d’un parcours de découverte de différents métiers : taille de pierre, ferronnerie d’art, marqueterie, mosaïque en partenariat avec l’association Rempart [10]http://www.rempart.com. Ils ont pu visiter le musée du quai Branly et, accompagnés par des artisans qui les ont initiés à leur métier, ils ont réalisé un planisphère, œuvre qui a été exposée au « Paris historique » lors d’un vernissage qui a eu lieu en présence du président de la Fondation du Patrimoine et de la responsable de Rempart. Cette association, rappelons-le, est un mouvement associatif de sauvegarde du patrimoine et d’éducation populaire. Elle est donc aussi un lieu d’apprentissage, d’expression et de reconnaissance pour les individus. Des jeunes suivis par la pjj ont donc pu s’inscrire dans une formation et, comme dans d’autres domaines cités dans cet article, renverser les rôles et devenir de véritables acteurs du monde de la culture.
Cette notion de renversement met l’action non plus simplement au service de la rencontre éducative mais aussi au service de la Culture et le « jeune », tout pjj qu’il soit, peut alors être considéré comme un spectateur, un « consommateur » de culture mais aussi un acteur au sein de ces cultures… à partager.
Complètement dans l’air du temps, parce que ce sont des outils indispensables aujourd’hui ou parce que ce thème fait l’objet d’un réel engouement (voir le nombre d’émissions mettant en scène des chefs ou apprentis chefs-cuisiniers), le numérique, les nouveaux médias et « l’art culinaire » font aussi l’objet de nombreux ateliers au sein des services de la pjj. Leur fort potentiel éducatif et d’outil d’insertion les a faits accéder facilement au statut « d’objets des Cultures jeunes ». Là encore difficile d’énumérer toutes les actions mais elles sont nombreuses et donnent à voir ou à entendre des productions parfois remarquables. Comme avec ces jeunes pris en charge à l’unité éducative d’activités de jour (ueaj) de Pantin qui ont exposé, parmi leurs multiples créations : une borne d’arcade de jeux vidéo, un orchestre de lecteurs de disquette, du mobilier restauré et surtout une étonnante imprimante 3D qui a suscité la curiosité des visiteurs !
Côté « Art Culinaire » ces actions ont aussi permis de belles rencontres entre des jeunes et des « stars » de la nouvelle grande cuisine. Parfois très sensibles – pour les avoir vécues – aux difficultés dont peut être émaillé un parcours de jeune.
Exemple à Lyon où sur le modèle de « Un dîner presque parfait » des jeunes de la pjj ont rencontré Christian Têtedoie, chef étoilé du restaurant gastronomique de l’Antiquaille, Sébastien Charretier, formateur à l’Institut Paul Bocuse et Fréderic Desmurs, chef exécutif au restaurant Georges Blanc, un moment partagé de plaisir gustatif et d’échanges entre des jeunes intéressés par les métiers de la cuisine et de la restauration et des grands chefs, passionnés par ce métier.
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