Mireille Calle-Gruber : « La visite virtuelle de la maison de Claude Simon est une invitation à la lecture » – Diacritik

Reconnue comme l’une des plus grandes spécialistes de Claude Simon et présidente de l’Association « Archive. Claude Simon et ses contemporains » (ARCS), vous êtes à l’initiative de la visite virtuelle de la Maison de Claude Simon située à Salses-le-Château (66). Comment est née l’idée si neuve et si riche de montrer la maison de Claude Simon via Internet ? Comment avez-vous convaincu les autorités et la Région d’Occitanie de la nécessité de rendre la maison de Claude Simon accessible virtuellement ? Comment a-t-elle rendue techniquement possible ?

La Maison de Claude Simon est un lieu extraordinaire en ce qu’il est à la fois un bâtiment historique de pur style XVIIe catalan, un bien patrimonial qui appartient à la famille de Claude Simon depuis 1753, et la résidence où le Prix Nobel de Littérature a écrit la plupart de ses romans. Dès lors, il n’était pas trop difficile de séduire les acteurs culturels que j’ai invités à venir visiter cette demeure : toutes et tous sont tombés sous le charme. Mais bien sûr, de là à passer à l’action, il fallait un pas décisif.

Je dois toutefois préciser que des liens privilégiés, après la mort de Claude Simon en 2005, s’étaient déjà développés avec la Région Languedoc Roussillon laquelle a soutenu généreusement, à travers l’Association « Archive. Claude Simon et ses contemporains », la numérisation des manuscrits que Claude Simon avait donnés à La Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, numérisation dont l’exécution m‘avait été confiée. L’Equipe POLAR (Poétique de l’Archive) que j’ai constituée au sein de l’Unité de Recherche THALIM à La Sorbonne Nouvelle – Hélène Campaignolle-Catel, Melina Balcazar, Marie Ferré, Benoît Legouy avec la collaboration de Florence Clavaud (École des Chartes et Archives Nationales) – a ainsi réalisé une Édition numérique des manuscrits de Femmes (Claude Simon/Joan Miro) qui est accessible sur le site HUMANUM, et procède à présent à une Édition numérique du dernier manuscrit de Claude Simon, celui du Tramway. Nous étions donc, déjà, au travail avec les outils du virtuel.

C’est la venue de la directrice de la Culture et du Patrimoine de la Région Occitanie, Laure Prat, douée d’une vraie sensibilité, qui a tout déclenché. J’ai accueilli peu après Roland Chabbert, Conservateur, directeur du Service de la Connaissance et de l’Inventaire des Patrimoines : en expert avisé, il a aussitôt jugé de la qualité exceptionnelle du lieu. C’est lui qui m’a proposé d’inclure la Maison de Claude Simon dans le programme des « visites virtuelles » qu’il fait des sites et monuments les plus remarquables du territoire – visites qui sont accessibles sur le site internet dédié de la Région Occitanie.

Vous imaginez mon excitation ! Une telle chance d’ « ouvrir » la Maison en partage, mais aussi un défi car je n’avais aucune expérience en la matière. Heureusement, Roland Chabbert, lui, avait expérience et compétence. Sans parler des coûts pris en charge par la Région, que l’Association « Archive » n’aurait pu assumer. Nous nous sommes donc retrouvés à Salses, le 26 septembre 2020, où j’ai ouvert la porte de Claude Simon à Benjamin Fourtanier, le photographe de ArtCODE/360° et à sa merveilleuse machine qui prend des vues que l’œil humain ne peut voir. C’est-à-dire : j’ai ouvert le sanctuaire de Claude Simon aux regards du monde. Ce qui n’allait pas sans réflexion : cette habitation où je me rendais chaque été (j’ai moi-même une résidence dans les parages), je savais que c’était un lieu de retrait intime et d’écriture. Est-ce que sa publication était opportune ? En tant qu’Ayant droit moral pour l’œuvre de Claude Simon, c’est une question que je devais me poser.

Ce qui fut décisif, c’est d’une part que je connaissais le désir de Claude que cette maison soit un lieu pérenne ; d’autre part, qu’il y avait un antécédent, lui-même ayant ouvert à la Télévision de Saarbrücken en 1974, et consenti à la diffusion du film réalisé par Peter Brugger Triptycon mit Claude Simon/Triptyque avec Claude Simon (le DVD est inclus dans le volume Les triptyques de Claude Simon ou l’art du montage, 2018).

Benjamin Fourtanier est très professionnel, il se déplace avec un fourgon où sont installés ses appareils ; sa technologie n’est absolument pas intrusive. Nous lui avons indiqué les pièces où faire les prises, cependant qu’un autre photographe, Christian Mullier, prenait des images de détails et que Roland Chabbert et moi récapitulions les éléments pour les textes d’accompagnement.

Puis tout a été assez rapide, et nous avons avancé de concert avec l’équipe de la Région : Christelle Parvillé, chargée de médiation, Catherine Guilhou, chargée de la conception graphique, Estelle Blanquier, masterante stagiaire en histoire de l’art. En Janvier 2021, ArtCODE a envoyé les photos ; la Région m’a proposé la maquette avec le système de boutons qui permet d’ouvrir des notices – à la manière des cartels aux murs des musées qui instruisent les visiteurs. Parallèlement à la Visite virtuelle, je préparais pour l’été 2021, au Musée d’Art moderne de Collioure avec sa directrice Claire Muchir, une Exposition – celle-ci bien présente ! – des assemblages composés par Claude Simon, totalement inconnus, de papiers découpés et punaisés sur des paravents. Ces derniers se trouvaient (sauf un qui était à Paris) dans la Maison de Salses jusqu’à la mort de Réa Simon en 2017. Suite à la disparition de Réa, j’avais choisi de les placer en dépôt au Musée pour les faire restaurer et leur assurer une bonne conservation. Enthousiaste, Roland Chabbert m’offrit d’épauler l’Exposition par un article numérique : avec les éléments que je lui fournis, Catherine Guilhou a réalisé une très belle scénographie qui est postée sur le site Patrimoine de la Région depuis le 17 mai 2021 : Claude Simon, assemblages. Recomposer la matière du réel. L’Exposition s’est tenue du 5 juin au 19 Septembre 2021 (Catalogue : Mireille Calle-Gruber, Claire Muchir, Claude Simon, de l’image à l’écriture, HDiffusion, 2021). La Visite virtuelle est publiée depuis le 14 septembre 2021. C’est donc une heureuse synergie qui a permis la réalisation de cette Visite virtuelle, aussi belle qu’efficace, aussi inattendue (Claude Simon sur Internet !) qu’enrichissante.

Si vous avez toujours été attentive à la lettre du texte de Claude Simon, vous êtes également connue pour être la première biographe de Claude Simon avec Claude Simon : une vie à écrire où l’évocation de la maison de Salses occupe une place considérable. Cette visite virtuelle d’un lieu de vie de l’écrivain est-elle une manière pour vous de prolonger l’enquête biographique qui est la vôtre, d’offrir aux lecteurs du « Nouveau Romancier » un nouvel aperçu ? Est-ce encore une manière de montrer combien il faut sortir, par la matérialité de la visite même virtuelle, de l’image purement textualiste de Claude Simon, qu’elle a finalement fait long feu ?

Vous voyez très juste : avec la Visite virtuelle de la Maison de Claude Simon, nous plongeons au cœur de l’enquête biographique que j’ai commencée avec Claude Simon. Une vie à écrire (Seuil, 2011), et qui n’a plus jamais fini ! La Maison ne « révèle » pas des secrets ; mieux, elle met ses visiteurs dans le secret des lieux. Elle le leur fait ressentir comme tel, par le passage du seuil puis le mouvement tournant du panoramique à l’intérieur de chaque pièce ; par la haute façade austère, la lourde porte d’entrée et l’escalier monumental ; par le cadrage des fenêtres, le reflet des vitrages, les battants de portes à demi ouverts comme poussés par le regard.

C’est un monde à l’écart du monde, dans lequel on pénètre, et rien ne pouvait être plus adéquat pour ce lieu que les prises à 360°. Nous sommes au centre du village, face à l’église Saint-Étienne, et cependant nous tournons le dos au centre : toute l’habitation est re-centrée autour de trois cours intérieures dont l’une a été créée par Claude Simon en abattant une toiture de grange. Oléandres, lauriers verts, figuiers, acacias, vigne vierge, jasmin : une jungle méditerranéenne s’enchevêtre entre les murs massifs. On reçoit par l’image la sensorialité, la sensualité de cette habitation. Durant les étés si arides à Salses, on avait l’impression d’arriver dans une oasis. Claude Simon aimait dire qu’il jouissait d’un « véritable paysage à la Douanier Rousseau inscrit dans la fenêtre de son bureau ». Et il est vrai que les emboîtements d’espace que l’on aperçoit grâce aux 360° donnent bien cette sensation de « paysage » et restituent des images qui contrastent et voisinent comme les motifs dans ses romans. Toute chose fait corps conducteur.

Cependant, l’enquête biographique va bien au-delà de l’individu Claude Simon : c’est toute une part de sa généalogie qui fait trace ici. L’acte de vente remonte à 1753, attestant l’acquisition de cette bâtisse par le Brigadier Général de La Houlière, Gouverneur du Fort de Salses. Le suicide de cet ancêtre suite à la défaite contre les Espagnols hante le récit de La Route des Flandres (1960), constituant comme la matrice de tant d’autres actes suicidaires ou imaginés tels. Et puis, la Maison conserve encore les six grandes cuves maçonnées ainsi que le matériel agricole estampillé « Lacombe Saint Michel », attestant des activités vinicoles des descendants de Jean-Pierre Lacombe Saint Michel, (LSM), Conventionnel, régicide et Général d’Empire, quadrisaïeul de Claude Simon qui en a fait la figure monumentale de son roman Les Géorgiques (1981). Il ne faut pas oublier que le Régisseur logeait dans ces bâtiments ainsi que les saisonniers, jusqu’à ce que Claude Simon s’y installe en 1963.

Enfin, cette matérialité dont il parle souvent pour l’écriture et que vous rappelez fort à propos, il l’a mise en pratique dans le chantier de la Maison : c’est lui qui a poncé les poutres, restauré le plafond de canisses, incrusté les carreaux de faïence…Vous vous souvenez : « Les langues pendantes du papier décollé laissent apparaître le plâtre humide et gris qui s’effrite etc… », phrase incipit de Leçon de choses (1975) ? eh bien, c’est ce qu’il est en train de faire dans une pièce du rez-de-chaussée lorsque lui arrive la commande de Maeght qui souhaite un texte court pour un Placard qui sera illustré par Alechinsky (Lithographie signée, tirée à 40 exemplaires, 1974) . Claude Simon décrit son chantier de bricoleur ! Puis il reprend ce début (« Générique ») et le prolonge (« Expansion ») en une suite de sections descriptives qui font un livre. La leçon de choses, c’est la Maison qui la lui a donnée !

En ce sens, il n’est pas exagéré d’affirmer que la demeure de Claude Simon témoigne de son histoire (et de l’Histoire) et qu’elle fait partie de son œuvre. La Visite virtuelle fait le portrait d’un écrivain plasticien, artisan du langage mais non moins artisan des formes, des matières et des couleurs.

Comment avez-vous concrètement organisé la visite ? On constate que la maison, et incidemment la visite, s’organisent entre deux grandes pièces privilégiées par l’écrivain : le bureau d’été et le bureau d’hiver. La visite souligne ainsi combien, pour Simon, la maison toute entière s’organise autour de ces deux bureaux au point d’éclipser même le vaste séjour : s’agissait-il pour vous de montrer l’écrivain au travail, d’entrer, par le bureau, dans la coulisse de l’écriture ? Comment avez-vous enfin entrepris de les décrire dans les notices qui apparaissent en cliquant sur les lieux ?

Il fallait en effet construire un parcours pour aller au profond des lieux, dans les arcanes ; pour ne pas être un visiteur « de passage », un curieux tout au plus. Nous avions cinq prises panoramiques à faire. Après la situation sur la place de l’église et l’architectonique d’ensemble façade-entrée, j’ai choisi, oui, à l’intérieur, les deux chambres d’écriture, celle de l’hiver à l’étage, celle de l’été au rez-de-chaussée, située entre deux cours intérieures débordantes de végétation. Puis la grande salle de séjour de beau style catalan, avec l’élégante cheminée, les tomettes rouges, le ton bleu pâle des murs où l’on déjeunait et dînait et où Claude Simon recevait ses amis.

Malheureusement, lorsque les photographies ont été prises, les paravents étaient déjà déposés au Musée. Il faut imaginer qu’un grand paravent à 6 panneaux tenait toute la longueur et la hauteur du mur, à présent nu, de ce séjour, telle une fresque multicolore aux mouvements tourbillonnants. Et qu’un tableau, fait également de papiers découpés, était suspendu au-dessus du bas-flanc à gauche de la cheminée. Un paravent plus petit, un triptyque, était dans la chambre d’hiver, placé à côté du lit, et se reflétait dans le grand miroir à la corniche XVIIIème. C’est dire combien ces œuvres faisaient partie du mobilier et du quotidien. Claude Simon les avait réalisées dans les années 1955 à 1960, il vivait et écrivait auprès d’elles. Paravents-memento : comme pour ne pas oublier qu’un livre est aussi une composition, chaque fois unique, d’images, d’émotions et de leurs réengendrements.

La scénographie de la Visite virtuelle a cependant opéré un montage montrant deux images des assemblages, ce qui permet d’ouvrir une notice « Paravents » et d’en présenter brièvement la technique.

Salses est une maison d’écriture pour une vie passée à écrire des romans de tonalité biographique et autobiographique. La Visite virtuelle a donc choisi d’en revenir à et de repartir de la table de travail de Claude Simon, table qu’inlassablement il photographie, il décrit, il dessine surtout – dessin au trait, à main levée, reproduisant une fenêtre tantôt pleine de feuillages (Salses) tantôt de toits et cheminées (Paris), devant laquelle les objets disposés autour de la main écrivant varient à l‘infini. C’est ce que montre une de ces notices dont vous parlez. Je le trouve très astucieux ce dispositif des boutons qui, d’un clic, poussent une porte dérobée, épinglent un papillon ; quelques phrases et une illustration, voilà un arrêt sur image. C’est une sorte de quête aux indices disséminés, les micro-récits viennent sans ordre chronologique tels les surgissements d’une mémoire : au visiteur de les assembler et d’en tirer son propre trajet.

Ces notices, c’est une façon de faire place à l’archive, on la fait apparaître comme un double-fond sous la surface – attention, une image en appelle une autre ! elles évoquent des strates temporelles. Tout est évocation, tel Claude Simon aux quatre visages : très-jeune à Collioure photographié par Renée sa première compagne ; après-guerre à Perpignan auprès d’Yvonne sa deuxième épouse ; dans la maturité à Paris ; « maintenant un vieil homme » ( Discours de Stockholm) à Salses avec la présence de Réa sa troisième épouse. Ainsi, par touches légères, on approche le cours du vécu, on parcourt l’œuvre littéraire avec ses ressources (des Carnets de Tante Mie pour L’Herbe, 1958, aux affinités avec Jean Dubuffet), ses aboutissements (la publication en Pléiade), la poétique des textes (grâce à l’incrustation de 3 séquences d’enregistrements par Florian Parvillé), on partage les grands moments de reconnaissance (Stockholm 1985, le Prix Nobel de Littérature ; Tokyo et Sapporo 1989 , le Forum des lauréats Nobel). En sortant de la Maison, on termine la visite sur la Place du Commandant Puig où la Mairie de Salses a fait mettre, au pied d’un acacia, une grille portant le nom de Claude Simon et de quatre de ses romans : L’Herbe, La Route des Flandres, Les Géorgiques, L’Acacia.

La Visite virtuelle est une invitation à la lecture.

Deux choses frappent également dans la visite : un extrême dénuement des pièces de vie et de création mais, cependant, un soin évident apporté à la décoration et notamment aux pièces d’art qui y figurent comme notamment les paravents que, dans les années 1950, Claude Simon qui fut peintre composa par série de collages. S’agissait-il pour Simon de souligner les pièces d’art qu’il avait choisies en jouant du contraste de la sobriété presque monacale du reste de la maison ?

Claude Simon a toujours prisé la sobriété, en réaction aux intérieurs bourgeois surchargés qui furent ceux de son enfance et qu’il décrit non sans ironie.

Cette sobriété qui ne cède pas aux codes de l’ameublement ni aux conventions de la représentation sociale, laissent toute la place à la singularité du goût personnel. A cet égard, la Maison de Salses n’est pas banale et chaque détail est choisi : les fauteuils bas recouverts de tissu drapé ont été exécutés sur commande avec croquis à l’appui ainsi que les cantonnières à grosses rayures ; la table basse du séjour a été composée par Claude Simon avec des carreaux anciens récupérés du pavement au rez-de-chaussée. Aux murs, où il y eut, jusqu’à ce qu’elles soient volées en 1989, deux toiles du XVIIIe siècle représentant ses ancêtres, Lemoyne D’Aubermesnil et son épouse Thérèse Vaquer, on trouve des faïences et surtout des gravures d’Animaux sauvages, copies d’antiques et reproductions de l ’Histoire Naturelle de Buffon. Et partout, des pierres et minerais aux concrétions fantastiques et des bois flottés de toutes dimensions collectés à l’embouchure du Tech et sur les plages du littoral. Quant aux paravents dont vous rappelez l’existence, Claude Simon les a couverts de papiers découpés avec une patience infinie dans des journaux et des revues d’art, puis agencés selon leurs couleurs et le rythme de leurs motifs. Plus étonnant (je devrais dire plus émouvant) : j’ai retrouvé dans ses cartons, conservées avec soin, les chutes, qu’on appelle des « morts », et aussi des tas de découpes collectionnées et inutilisées dont les dates au verso indiquent que l’écrivain, qui ne faisait plus de collages depuis les années soixante, a continué toute sa vie à découper les images du monde comme si ce minutieux travail de la main lui faisait toucher l’éphémère coulée des existences. Ce qui est aussi, basse continue, le motif de ses romans.

Pour reprendre votre question, la Visite virtuelle donne à voir qu’il n’y a pas pièce d’apparat et parties privées, pas de division intérieure, il y a un décor mais pas de décorum, des matières non seulement premières mais primordiales, tout est sphère privée mais en lien avec l’univers vivant. Le corps de la bâtisse est comme une extension organique du corps qui l’habite où il retrouve des racines et une sorte de protection. Car cette habitation est d’abord « habitée » par des siècles de vécus différents dont Claude Simon se sent profondément héritier. Alors qu’il commence à écrire Le Jardin des Plantes, en 1990, il note : « L’énorme masse de maçonnerie de la maison et de ses dépendances m’entoure sans m’enfermer. Parfois, il me semble pouvoir sentir la masse formidable de ses murs larges d’environ soixante centimètres ». La Maison de Salses, c’est une forteresse et, si j’ose dire, son « fort intérieur ».

Enfin, qui dit maison d’écrivain dit classicisation de l’œuvre comme pour Proust notamment dont la maison d’Illiers-Combray s’impose comme un lieu de fixation des rêveries autour de l’écrivain et de l’œuvre. Diriez-vous ainsi que cette visite virtuelle participe de ce mouvement de patrimonialisation d’une œuvre et de sa consécration ?

Cette Visite virtuelle, certes, est un geste patrimonial qui classe, comme remarquable et digne d’intérêt, et qui sacralise (un peu) le lieu de vie de l’écrivain – c’est-à-dire l’entoure d’un respect qui le protège de la destruction et en fait un lieu de vie de l’œuvre. Cette reconnaissance est un premier pas, précieux, indispensable pour aller plus loin : pour entreprendre une transformation radicale et enclencher une dynamique qui fasse de la Maison de Claude Simon non pas un lieu de « culte » mais un espace d’accueil à des créateurs en résidence. Je veux dire à des écrivains et à des artistes.

En effet, on découvre aujourd’hui que Claude Simon fut d’abord peintre pendant plus d’un quart de siècle, de 1932 à 1960, époque qu’on a négligée la jugeant négligeable, pendant laquelle il fut aussi photographe et s’essaya même à la tapisserie sous la houlette de Jean Lurçat. Je viens de publier un ouvrage Claude Simon : être peintre, dont Christian Rosset a rendu excellemment compte ici même dans Diacritik, ouvrage qui donne à voir un nombre impressionnant d’œuvres dont on ignorait l’existence, assorties de réflexions passionnantes sur la pratique artistique de celui qui n’était pas encore écrivain. Or mon étude tend à montrer que l’œuvre littéraire de Claude Simon puise directement à la source des arts plastiques, que sa poiétique prend ses leçons aux techniques de Cézanne, Poussin ou Picasso – ce qui donne à la lecture de ses romans un sacré coup de jeune ! Le jeune peintre Claude Simon passe la main à l’écrivain.

La Maison de Salses est comme la pierre d’angle qui articule ce double univers simonien, et il me semble que la Visite virtuelle rend sensible le devenir de cette articulation entre travail artistique et travail littéraire. Dès lors, une classification voire une classicisation, pour reprendre votre mot, n’est peut-être pas à craindre. Claude Simon : « Nouveau Roman » devenu fatalement « Roman classique » ? rien n’est moins sûr si l’on considère que Claude Simon, qui n’a jamais oublié qu’il venait de ces années d’apprentissages, écrit comme il aura voulu peindre. Ecrit des romans venus d’ailleurs.

Une relecture un peu moins ronronnante que l’actuelle lecture des spécialistes s’offre ainsi : c’est ce à quoi invite la Visite virtuelle de la Maison de Claude Simon.

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