“Trop tard pour affronter Amazon” : un certain dépit dans l’édition américaine – Actualitté

Et la réponse qu’a adoptée le ministère de la Justice s’avère des plus agressives, quand jamais, auparavant, le DoJ ne s’était intéressé vraiment aux structures de l’édition américaine.

Au cœur des récriminations, indiquait l’administration, ce rachat à 2,175 milliards de dollars, qui nuirait aux auteurs et aux lecteurs. De fait, en constituant le plus important groupe éditorial d’outre-Atlantique, PRH et S&S auraient un contrôle sur les avances, les droits et bien plus encore : la production éditoriale globale.

Chez les initiés, on souligne tout de même la présence de l’avocat Daniel Petrocelli : il avait plaidé avec succès dans l’affaire AT&T et Warner Bros, sous l’administration Trump en 2018. Et voilà qui fait craindre le pire : « Je ne connais personne pour penser que ce soit une bonne chose que cela se produise. Il est difficile de faire valoir que c’est positif pour l’industrie. » Peut-être pour le propriétaire, ViacomCBS, mais au-delà…

L’une des questions demeure de savoir comment se comporteront les enchères sur les ouvrages : quand on frise les achats à plus d’un million de dollars, difficile de croire que les maisons, entre elles, lâcheront facilement le morceau. Même en appartenant à un très gros groupe. « Les éditeurs que je connais chez PRH sont vraiment très compétifis entre eux », assure un éditeur avec quelques doutes.

D’ailleurs, pour les grosses pointures, ce genre de question ne se pose pas : pour conserver un Stephen King, quel que soit le groupe, il faut sortir le carnet de chèques. Un King qui, d’ailleurs, se dit ravi de voir intervenir le DoJ dans toute cette affaire ? Étrange… Mais toute la question, derrière les œuvres, les auteurs et les salariés, réside dans la masse critique. Avec un mastodonte du type PRH-S&S, est-il malgré tout possible de regarder le plus important vendeur de livres du pays dans les yeux pour négocier ?

Rouler des mécaniques ?

Markus Dohle, le grand patron de PRH, a reconnu en privé que son objectif était bien de devenir un partenaire exceptionnel vis-à-vis d’Amazon. Pour un observateur, la démarche est sensée… bien que tardive : « Quand Amazon est entré en scène, pour la première fois, personne n’aurait pu prédire ce qu’il deviendrait. Vous pouvez voir cette fusion de deux géants s’unissant pour prendre position comme Amazon, mais d’une certaine manière, il est trop tard pour se dresse contre lui. »

Pessimisme ? Presque pas : Markus Dohle entend faire en sorte que les sociétés réunies forment un tout supérieur à la somme des parties. Vœu pieux. De même que celui de filiales fonctionnant de manière autonome. Des propos sur lesquels renchérit Jonathan Karp, PDG de Simon & Schuster : pour lui, la concurrence avec les trois autres groupes du futur ex-Big Five demeure. Et il ne faut pas négliger Hachette, HarperCollins ou Macmillan dans ces batailles.

Alors quoi ? Eh bien, l’interventionnisme de l’administration Biden se fait sentir : durant l’été, l’application des lois antitrust a fait sauter un projet de fusion de 30 milliards $ dans le secteur des assurances. De même qu’en septembre, le rapprochement entre American Airlines et JetBlue a été stoppé en plein vol — avant même le décollage en réalité. Alors la tectonique des médias, dont le livre fait partie, s’avère simplement être le prochain sur la liste.

Nombre d’observateurs s’attendent à ce que les liens entre WarnerMedia et Discovery — accord de 43 milliards $ exposé en mai dernier — fassent également l’objet d’une intervention de la justice. Le projet doit se concrétiser mi-2022, mais d’ici là, le DoJ a le temps de se réveiller…

crédit photo : Counselling, CC 0

Aux États-Unis, la mise en cause de la théorie critique de la race, discipline enseignée à l’université, a débouché sur des mouvements réactionnaires, dans plusieurs États : certains ont adopté des lois qui flirtent avec des restrictions en matière de liberté d’enseignement. Au Texas, un représentant s’est même lancé dans une enquête sur les bibliothèques scolaires de l’État, avec plusieurs centaines de livres dans le viseur.

Margaret Atwood s’était déjà posé la question : « Suis-je une mauvaise féministe ? » en prenant une position contestée sur le mouvement #MeToo. Une autre tornade se déclenche, rappelant étrangement celle portée contre JK Rowling, suite à un commentaire de la romancière. Car cette fois, il serait question de propos transphobes.

Ni buvard ni LSD dans cette affaire, mais bien des documents “sous acide”. La Bibliothèque du Congrès a attribué un contrat de 5,5 millions de dollars à Preservation Technologies, basée à Cranberry Township, en Pennsylvanie, pour des services de désacidification de masse. Preservation Technologies, L.P. est une entreprise qui fournit également des outils de numérisation aux bibliothèques, aux archives et aux entreprises à l’international.

L’intervention du Département de la Justice pour bloquer la fusion des deux groupes éditoriaux américains a pris l’interprofession de court. Mais la nouvelle est accueillie avec une certaine allégresse, considérant que cette acquisition provoquerait un véritable chaos dans l’industrie du livre. L’Authors Guild, parmi les premières organisations à avoir pointé le projet capitalistique, en rajoute une couche…

Malgré les signaux envoyés par le ministère de la Culture, excluant toute levée des contrôles des pass sanitaires des usagers et des agents à l’entrée des bibliothèques, la mobilisation d’une partie de la profession ne faiblit pas. Tandis qu’un rassemblement public est annoncé pour le 5 novembre prochain, les collectivités demandent au ministère « un assouplissement » du pass sanitaire dans les établissements de lecture publique.

Dès la fin de l’année 2020, les premières rumeurs indiquaient le rachat de Simon & Schuster par Penguin Random House. Puis vint un chiffre, 2,175 milliards $ — laissant loin derrière le groupe Hachette Livre, intéressée depuis des années ou d’autres potentiels investisseurs. En mai dernier, l’autorité de la concurrence britannique donnait son accord, autorisant le rachat. Sauf qu’aux États-Unis, tout coince. Et soudainement, le ministère de la Justice sort de sa tannière : mauvais signe…

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